Catégorie : Qu’est-ce que la philosophie ?


« Cette région est aussi sauvage que celles que nous traversions depuis quelques heures. Ni l’œil ni l’imagination ne trouvent dans ces masses informes un point où le premier pourrait se reposer avec plaisir, et où la seconde trouverait une occupation ou un jeu. Seul le minéralogiste trouvera matière à oser des hypothèses incomplètes sur les révolutions de ces montagnes. Dans la pensée de la durée de ces montagnes ou dans le genre de sublimité qu’on leur attribue, la raison ne trouvera rien qui lui impose, qui la force à s’étonner ou à admirer. La vue de ces masses éternellement mortes ne suscita rien en moi, si ce n’est l’idée uniforme et, à la longue, ennuyeuse : c’est ainsi. »

Hegel

Alp (allemand) : cauchemar

Κλαῦσά τε καὶ κώκυσα ἰδὼν ἀσυνήθεα χῶρον.

Empédocle, fragment B.118

rapporté par Clément d’Alexandrie (Stromates, Livre III, chap. 3)

« J’ai pleuré et j’ai sanglotté à la vue de cette demeure étrangère » : le cri de l’enfant qui naît restitue les éternels premiers mots de tout philosophe exposé à son insu à l’impensable dehors.

Philosophes

« Ceux qui scrutent les concepts (les philosophes) ».

Kant

Lithographie de Picasso imprimée chez Mourlot en 1945, avec 12 épreuves d’état.

La genèse de ce taureau d’une ligne racontée par Jean Célestin qui travaillait avec Picasso :

« Un jour Picasso commence donc ce fameux taureaux. Un taureau superbe. Bien dodu. Moi je trouvais que ça y était. Pas du tout. Deuxième état, troisième état et ça continue. Toujours dodu mais le taureau n’était plus le même… Il se met à diminuer de poids. Deschamps me dira ce jour là que Picasso enlevait plutôt qu’il ne rajoutait. Picasso faisait des découpures dans son taureau… Et à chaque fois on tirait une épreuve de la lithographie. A la dernière épreuve, il ne restait juste que quelques lignes. Je regardais Picasso travailler, il enlevait, il enlevait. Moi je me pensais au premier taureau. Et je ne pouvais pas m’empêcher de me dire : ce que je ne comprends pas, c’est qu’il finit là où normalement il aurait du commencer ! Mais lui il cherchait son taureau et pour arriver à son taureau d’une ligne, il lui avait fallu passer par tous les autres. » (source : www.michelfillion.com)

« Théétète a beau aller d’un pas ferme “vers la mathesis” (épi tas mathêseis, 144b), vers l’action de savoir, et traiter brillamment de la science, le problème de la philosophie lui cause une fatigue insurmontable. Toute la mathématique du monde n’y peut rien. La philosophie n’a donc d’autre recours que de s’occuper elle-même de son cas, qui la reconduit, on va le voir, au moment où son existence même n’est pas assurée. » Contre la philosophie, Avertissement, p. 7 (Actes Sud, 2010)
Théétète peut bien interroger l’essence de la science, puis traquer le sophiste, lorsque se présente enfin le problème de l’existence de la philosophie, notre jeune mathématicien disparaît. Ce problème-là échappe à la mathématique.

11 novembre

En ce jour du 11 novembre, les philosophes célèbrent la fameuse nuit du 10 au 11 novembre 1619 pendant laquelle Descartes fit trois rêves qui décidèrent de sa vocation philosophique. L’idée de rechercher une “science admirable” ne lui fut pas donnée par un acte de sa raison mais lui advint en songe, déclenchant une véritable passion des mathématiques. Bien sûr, en cette veille de la Saint-Martin “au soir de laquelle on avait coutume de se débaucher”, d’aucuns pourraient soupçonner le philosophe d’avoir forcé sur la bouteille et attribuer cette révélation sublime aux égarement de l’esprit aviné du philosophe, à “ce qu’il aurait bu le soir avant que de se coucher”. Ce serait oublier que Descartes stipule en toutes lettres dans ses Olympica “qu’il avait passé le soir et toute la journée dans une grande sobriété et qu’il y avait trois mois entiers qu’il n’avait bu de vin”. Impossible dans ces conditions de prendre l’origine onirique de la vocation philosophique de Descartes pour une simple vision éthylique. Manière aussi pour Descartes de dire qu’aucun corps étranger n’entre ici en considération et qu’il s’agit d’un délire interne à la pensée, d’une bouffée de pensée à l’état pur. La philosophie n’a aucune raison de s’inquiéter de cet épisode pathétique fondateur puisque la pensée y pâtit d’elle-même. Il reste toutefois que cette nuit de la Saint-Martin trahit une fascination originelle de la philosophie cartésienne pour ce que la pensée subit et qu’elle cherche à conjurer en en conservant le simulacre pacifié parce qu’intériorisé.
On voit si la tentation de présenter cette nuit cartésienne de 10 au 11 novembre novembre 1619 comme un épisode pathétique isolé et ainsi étranger à la philosophie de Descartes repose sur une profonde mécompréhension de celle-ci. Car la suite de l’œuvre de Descartes, loin de démentir ce fondement pathétique de la philosophie rationnelle, va soigneusement le conserver au point d’en faire son principe même. La voie de la raison, en effet, n’est pas le libre produit de la pensée : elle lui arrive. Il faut en effet, si l’on veut sauver l’idée de vérité, que celle-ci ne se présente pas comme un pur produit de la raison mais affecte la pensée comme si elle lui arrivait du dehors.
C’est, si l’on y pense, la même opération que réalise déjà Platon qui n’hésite pas à attribuer au soleil de l’Idée une puissance d’aveuglement pour en attester la réalité absolue. Cette pathétique de la pensée fonctionne comme simulacre de l’état pathématique de la pensée qui n’exauce pas l’activité pensante mais la ruine. C’est pourquoi j’ai intitulé le livre dans lequel je développe ces idées Contre la philosophie en lieu et place du traditionnel “Qu’est-ce que la philosophie ?” qui prétend réduire le questionnement aux attributs contenus dans l’essence de la philosophie alors que le vrai problème porte depuis toujours sur son existence même, qu’on ne peut tenir pour assurée, sauf à décapiter le philosophe, pour n’en garder que la doctrine, autant dire un corps mort. La philosophie ne passe-t-elle pas sa vie à affronter ou à conjurer sa propre mort ?

La pensée est ouverte de force à la lumière de l’Idée. Sortir, pour la pensée, c’est se retrouver éblouie par le pensable même.

L’intelligible est la passion de la pensée : cercle pathétique :

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/rep7.htm

Une conférence de 18 minutes de Jean-Pol TASSIN qui propose une plongée dans le cerveau où l’on peut puiser une définition de la philosophie (à partir de la 12ème minute).

Un dispositif neuronal glutamique sert à recevoir les données extérieures, un autre, modulateur, permet de réguler ces données, de les « moduler ». Au cours des quinze premières années de la vie, ces deux dispositifs se couplent progressivement jusqu’à atteindre un équilibre qui empêche que le dispositif réceptif soit livré à lui-même et bascule dans la démesure comme on le voit chez l’enfant dont les émotions fonctionnent en régime excessif. C’est ce couplage des deux dispositifs, réceptif et modulateur, que la pharmacodépendance détruit, de façon irréversible, « libérant » la face sensible du cerveau du contrôle cérébral. Les données ne sont plus traitées mais simplement reçues, dans une violence sans mesure.

En termes philosophiques, on dira que la surface pathématique de la pensée est découplée de son appareillage mathématique. Le philosophe est découplé, s’il est vrai que la sensibilité de la pensée à l’impensable est le « bien » commun de toute philosophie. Et le destin de la philosophie se divise alors en deux pentes : la pente pathétique qui cherche à remettre le dehors sous la tutelle du concept; la pente pathématique (glutamique !) qui renonce au placebo conceptuel pour abandonner la pensée au dehors, quitte à exposer la philosophie à sa propre mort. Lorsque le cri retentit, le sursaut du philosophe laisse sur sa pensée une balafre inoubliable avec laquelle il va passer sa vie à s’entretenir comme de sa propre mort commencée.

« Le non-savoir n’est pas une ignorance mais un acte difficile de dépassement de la connaissance. »

Bachelard

« Au fond le plus secret de son être l’homme n’est véritablement que s’il est à sa manière comme la rose — sans pourquoi. »

Heidegger

« Les Grecs, qui manifestement n’étaient pas dans l’indigence de la pensée, ne connaissaient pas encore le « concept ». Il n’y a donc pas d’infamie à être hostile au concept. »

HEIDEGGER

Glissant, poète né en pays sismique, est l’auteur d’une poétique du tremblement. A l’été 2004, lors d’une rencontre au bord du lac Majeur, il propose comme thème commun aux participants le problème suivant : « Comment ne pas trembler ? »

Ce mois de juillet 2004, Derrida écrit un texte en profonde relation avec la pensée de Glissant :

« Il ne faut pas faire semblant de savoir ce que tremblement veut dire, de savoir ce que c’est que trembler vraiment, car le tremblement restera toujours hétérogène au savoir. La pensée du tremblement est une expérience du non-savoir. L’expérience du tremblement est toujours l’expérience d’une passivité absolue, absolument exposée, absolument vulnérable, passive devant un passé irréversible aussi bien que devant un avenir imprévisible. »

Glissant propsera dans La Cohée du Lamentin une « pensée du tremblement » (Gallimard, 2005, pp. 128-129).

Ce problème inspirera plus tard à Chamoiseau une somptueuse variation dans Un Dimanche au cachot.

Pour autant, dans cette pensée passive, il s’agit d’une pathétique du tremblement : ce sont les coups du temps comme sens interne, et de l’Autre humain qui soufflent la pensée. A ne pas confondre avec cette autre passivité où la pensée se trouve exposée à un dehors radical qui ne doit rien au sens interne ni au cercle humain, et qui est la pathématique.

« Lire les philosophes, ce n’est certes pas lire entre les lignes mais percevoir les béances sur lesquelles le texte “repose”et qui le minent en même temps qu’elles lui confèrent sa réalité philosophique. Pour lire les philosophes, il faut pouvoir lire ce qui n’est pas de l’ordre du lisible et qui perce tantôt à travers, tantôt malgré le texte qui cherche à le circonvenir, à l’articuler, à le taire ou, plus rarement, à le restituer. C’est cette attention, non, cette sensibilité à l’illisible d’un texte philosophique qui ouvre à sa réalité philosophique. Interpréter un mot, définir un concept, en saisir le sens restent des opérations secondaires. Lire un texte philosophique, c’est donc pour l’essentiel en restituer les lézardes. Non les défauts de raisonnement
ou les faiblesses logiques, mais bel et bien les lézardes provoquées par le choc
du dehors dont le texte philosophique en question est la chambre d’enregistrement.
Lire les philosophes, c’est ainsi déchiffrer des griffures. C’est remonter de l’empreinte au réel. On pourrait appeler ce principe de lecture philosophique “le complexe
de Robinson” en évoquant la sidération de ce dernier devant la découverte d’une empreinte laissée sur le sable par un autre que lui. Il faut en effet concevoir ici la lecture comme l’épreuve attestatoire d’une présence contre-philo sophi – que dont le texte a gardé l’empreinte. »

La “sentimenthèque” de Chamoiseau hoquette des puissances
vitales, la “patimenthèque” balbutie des présences minérales.

(extrait de Contre la philosophie, Actes Sud, 2010)

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