Catégorie : Pour saluer…
Extrait des débats du 28 et du 30 juillet 1885
- Ferry illustre les présupposés du racisme sous la IIIe République :
« Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder (…) : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. (…) Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (…) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. (…) Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.»
- La réponse de Georges Clemenceau, le 30 juillet 1885
« Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! (…)
C’est le génie de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. (…) Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! (…) Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’Homme !
Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie. »
« Le christianisme nous a privés de la moisson de la culture antique, plus tard il nous a encore privés de la moisson de la culture islamique. La merveilleuse culture mauresque de l’Espagne, au fond plus proche de nous, plus éloquente pour l’esprit et la sensibilité que Rome et la Grèce, on l’a piétinée (– je ne dis pas quels pieds –), pourquoi ? parce qu’elle devait sa naissance à des instincts d’homme, parce qu’elle disait oui à la vie et le disait avec les raffinements singuliers et précieux de la vie mauresque… Les croisés, par suite, ont combattu quelque chose devant quoi il eût été plus seyant qu’ils se prosternassent dans la poussière – une culture devant laquelle notre xixe siècle lui-même ferait bien de se sentir très indigent, très « tardif ». Évidemment, ils voulaient faire du butin : l’Orient était riche… Qu’on ne fasse pas de manières. Les croisades – piraterie supérieure, rien de plus. »
NIETZSCHE
Un milliard d’humains souffre ou meurt de faim alors que nous disposons des moyens de nourrir tout le monde.
Seule l’organisation économique explique ce scandale. C’est donc elle qu’il faut changer de toute urgence. Cela commence par la reconnaissance de l’agriculture et du traitement de l’eau potable comme biens inaliénables des peuples du monde. Il faut dénoncer l’aberration qui conduit à les considérer comme de simples secteurs économiques parmi d’autres. Jean Ziegler analyse cette géopolitique de la faim dans son dernier livre et parle de Destruction massive (éd. du Seuil, 2011).
Cela passe ensuite par l’organisation de réseaux de résistance et de solidarité à l’échelle de la planète. Un tel réseau existe : il s’appelle Via campesina et ceinture la terre par le sud, de l’Amérique latine à l’Indonésie via l’Afrique :
http://video.viacampesina.org/
Ce qu’on appelle la « mondialisation » désigne en réalité une masse de flux à sens unique qui sacrifie l’intérêt général au profit d’intérêts privés : les matières premières (coton, café, caoutchouc, tabac, pétrole, uranium, jeunes sportifs) du Sud sont achetées à bas prix par les multinationales (Total, Areva, Cargill, Philip Morris…) et les Etats du Nord (équipes nationales de foot) qui en assurent la transformation en produits finis à forte valeur ajoutée.
En sorte que le défi est de réaliser la mondialisation c’est-à-dire de créer des échanges réciproques, équitables et coordonnés au bien commun.
Article à lire via Mediapart :
http://blogs.mediapart.fr/blog/guillaume-pigeard-de-gurbert/020112/realiser-la-mondialisation
Hubert NYSSEN s’est éteint ce samedi 12 novembre 2011, emportant avec lui son flair extraordinaire et son verbe inimitable.
Deux articles de qualité retracent sa vie d’auteur-éditeur :
http://www.mediapart.fr/journal/france/141111/hubert-nyssen-fondateur-dactes-sud-est-mort
http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20080221.BIB0850/la-mort-d-hubert-nyssen-fondateur-d-actes-sud.html
A lire cette interview :
Je lui rendrai personnellement hommage lorsque j’en serai capable. Pour l’heure les souvenirs se bousculent et me laissent sans voix.
L’Isola di Arturo, roman de l’écartèlement de la conscience entre le réel irreprésentable qui sidère :
« All’improvviso la strinsi, baciandola in bocca »
et la représentation du possible qui abrutit :
« Una speranza, a volte, indebolisce le coscienze, come un vizio. »
EDOUARD GLISSANT
1928-2011
UNE AFFECTUEUSE REVERENCE
Le 21 septembre prochain Edouard Glissant aurait eu 83 ans.
Premier anniversaire depuis sa disparition, le 3 février 2011.
Cependant, il est là, parmi nous, auprès du rocher du Diamant,
dans les rumeurs du petit cimetière,
sur l’éclat de la plage ardente.
Mercredi,
dès 17 heures,
se retrouver, se rassembler,
lui réciter un peu de ce qu’il nous a si longtemps récité :
poèmes, pensées, fulgurances et visions…
Chacun pourra lui parler en silence ou en murmures,
en poèmes ou témoignages,
manière de dégager cette absence qui nous pèse
dessous la grandiose extension d’une œuvre
qui l’incline pourtant et la tient en respect :
« Rien n’est vrai, tout est vivant ».
MERCREDI 21 SEPTEMBRE,
à partir de 17 heures,
cimetière du diamant
ouvert à tous, ouvert à toutes,
pour une très simple, très douce,
très affectueuse révérence.
Patrick Chamoiseau
MAISONS D’ILLUSTRES OU LIEUX TERRIBLES ?
Le nouveau label du ministère de la culture destiné à mettre en valeur les maisons de « personnages illustres » a été appliqué en Martinique de manière très étrange. Si l’on examine les trois maisons « élues » –– celle d’Homère Clément au François, magnifiée par l’excellent travail de la Fondation Clément ; celle de la Pagerie aux Trois Ilets, avec en arrière-plan la Joséphine de Beauharnais ; enfin le domaine de Fond Saint-Jacques avec comme ombre portée le sieur Jean-Baptiste Labat –– on s’aperçoit que les « corrélations » avec les temps esclavagistes, et même avec l’esclavagisme actif, sont inquiétantes. Pour ne parler que du Père Labat je ne vois rien là « d’illustre » : seulement l’abîme qui se noue entre un esprit brillant, à l’ampleur humaniste, et les perversions d’un sinistre esclavagiste. Et toutes ces maisons (que l’on pourrait sans problème qualifier de « remarquables », ou « extraordinaires »), gardent tout de même les échos de l’une des formes de deshumanisation jamais atteinte par tous les esclavages connus de l’histoire d’homo-sapiens-demens.
Élévation et dignité
Le mot « illustre », n’atteste pas seulement d’une grande notoriété (à ce régime-là Hitler serait illustre), il distingue surtout une trajectoire exemplaire du point de vue de l’élévation et de la dignité humaines. Dès lors, si les historiens, responsables politiques et homme de conscience martiniquais avaient été simplement consultés, on aurait sans doute vu surgir la maison Aliker encore abandonnée rue Garnier pages, celle de Césaire à Redoute, celle de Gilbert Gratiant, celle de René Ménil, ou celle d’Edouard Glissant au Diamant, peut-être le siège du Parti communiste martiniquais au Terres Sainville, la maison Lagrosillière à Sainte-Marie…, on aurait cherché quelque lieu de séjour de l’admirable Victor Schœlcher, de Louis Telga, de Rosannie Soleil, de Frantz Fanon, ou encore ces innombrables cases anonymes qui sont autant de traces d’héroïsmes et de courage sans écriture, sans cirque et sans parole… Hélas, notre notion du patrimoine ne sait pas encore identifier, et encore moins valoriser, toutes ces attestations qui pour n’être que des « Traces » s’érigent pourtant en stèles d’une ampleur infinie… Néanmoins, malgré nos incapacités, pour éviter le pire ou conjurer les bizarreries, le balisage symbolique du lieu Martinique doit demeurer une stricte affaire martiniquaise.
Patrick CHAMOISEAU
Un précurseur méconnu de Glissant, Platon penseur du Tout-Monde :
“−LE JEUNE SOCRATE. Quelle est l’erreur que nous venons de commettre dans nos divisions, comme tu le prétends ?
−L’ETRANGER. Voilà en quoi elle consiste : pareille à celle que quelqu’un qui, s’étant proposé de diviser en deux le genre humain, le diviserait selon le mode de répartition usité par la plupart des gens de ce pays, en isolant, comme une unité à part de tout le reste, la race des Grecs, tandis que, une fois la dénomination de « Barbares » appliquée à l’ensemble total des autres races, dont le nombre est pourtant infini, qui entre elles ne s’unissent pas et ne parlent pas la même langue, on s’attend à trouver dans cette dénomination unique la raison de l’unité de la race. »
Platon, Le Politique
La mise en garde est claire : il faut se méfier des mots qui imposent des divisions arbitraires sans ancrage dans la réalité. Nommer l’Autre comme autre ce n’est pas découper sa réalité mais l’enfermer dans une catégorie abstraite. Une sorte d’homocentrisme nous habitue à rejeter le différent dans une seule et même catégorie, la catégorie de l’Autre. Cette facilité nous condamne à la cécité : nous ne voyons alors qu’un seul et même ensemble étranger, là où grouille une diversité infinie. Nous nous représentons une totalité morte là où se manifeste un tout vivant, bariolé et complexe. L’Autre, ce sont en réalité une infinité d’autres, qui ne forment pas une totalité homogène mais un tout disparate, et qui parlent des langues qui ne forment pas une symphonie une, mais un chant à la lettre « asymphonique »: asumphônois, dit en effet Platon. C’est à cette asymphonie des langues du Tout-Monde qu’une raison pressée de catégoriser se rend sourde. Le logos platonicien, lui, nous y rend sensibles. Chose remarquable entre toutes, Platon place cette leçon de diversalité que n’eût pas reniée Glissant dans la bouche de L’Etranger (Xenos), d’où sort, comme de juste, sinon la vérité du moins le vivant du monde.
Le nouveau livre du photographe J.-L. de Laguarigue suivi d’un texte de P. Chamoiseau, en souscription dès maintenant
souscriptionbagne
Là tout, ici rien…
Plus Jamais, poème de Louise de Villemorin chanté par Guy Béart
Plus jamais de chambre pour nous,
Ni de baisers à perdre haleine
Et plus jamais de rendez-vous
Ni de saison, d’une heure à peine,
Où reposer à tes genoux.
Pourquoi le temps des souvenirs
Doit-il me causer tant de peine
Et pourquoi le temps du plaisir
M’apporte-t-il si lourdes chaînes
Que je ne puis les soutenir ?
Rivage, oh ! rivage où j’aimais
Aborder le bleu de ton ombre,
Rives de novembre ou de mai
Où l’amour faisait sa pénombre
Je ne vous verrai plus jamais.
Plus jamais. C’est dit. C’est fini
Plus de pas unis, plus de nombre,
Plus de toit secret, plus de nid,
Plus de lèvres où fleurit et sombre
L’instant que l’amour a béni.
Quelle est cette nuit dans le jour ?
Quel est dans le bruit ce silence ?
Mon jour est parti pour toujours,
Ma voix ne charme que l’absence,
Tu ne me diras pas bonjour.
Tu ne diras pas, me voyant,
Que j’illustre les différences,
Tu ne diras pas, le croyant,
Que je suis ta bonne croyance
Et que mon coeur est clairvoyant.
Mon temps ne fut qu’une saison.
Adieu saison vite passée.
Ma langueur et ma déraison
Entre mes mains sont bien placées
Comme l’amour en sa maison.
Adieu plaisirs de ces matins
Où l’heure aux heures enlacée
Veillait un feu jamais éteint.
Adieu. Je ne suis pas lassée
De ce que je n’ai pas atteint.
(Louise de Vilmorin, L’alphabet des aveux, 1954)


