Catégorie : Dans la presse


La révolution kantienne du temps

http://www.humanite.fr/la-revolution-kantienne-du-temps-592325

Philosophe Stéphane Floccari

Jeudi, 10 Décembre, 2015

L’Humanité

L’auteur tient à réaffirmer que c’est le temps qui prime sur l’espace.

Photo : AKG-Images/ RIA Nowosti

« Kant et le temps », de Guillaume Pigeard 
de Gurbert. La temporalité est aussi ce qui fait que les choses adviennent simultanément. 
L’ouvrage annonce une philosophie de l’espace libérée de toute dépendance au temps.

Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie en première supérieure (la fameuse khâgne), signe un ouvrage qui fera date dans ce que, reprenant la formule de Kant, il appelle « l’histoire philosophante de la philosophie ». Il offre une suite originale à Contre la philosophie (Actes Sud, 2010), un livre ­remarquable rédigé il y a quelques années de cela (1). Quoi de commun entre la lutte interne et originaire de la philosophie contre sa propre existence et la question du temps ? A priori, pour parler encore kantien, rien.

Un deuil et une rencontre, un bonheur et un malheur

Dans la première de ses trois Critiques (de la raison pure en 1781 et 1787, qui précède celle de la raison pratique en 1788, puis celle de la faculté de juger en 1790), Kant ne s’est pourtant pas contenté de formuler, dans la préface de la seconde édition, la célèbre « révolution copernicienne », soit la reconnaissance du caractère central de la subjectivité dans la connaissance humaine. Il en a aussi accompli une. Il a renouvelé ainsi une ­réflexion qui remonte aux apories antiques soulevées par ­Aristote et par saint Augustin dans leurs traités du temps (le livre IV de la Physique et le livre XI des Confessions), selon Guillaume Pigeard de Gurbert.

La thèse de ce dernier est que les prédécesseurs de Kant (Locke, Leibniz, Berkeley et Hume) ont un point commun : ils ont tous réduit le temps à la seule succession. Ce faisant, ils ont tout bonnement oublié la simultanéité et la permanence. Outre la succession (la pluie après le beau temps), le temps est aussi ce qui fait que les choses adviennent en même temps (un deuil et une rencontre, un bonheur et un malheur) et qu’elles durent (un chagrin, une maladie ou un concert). La permanence de la durée est d’ailleurs plus fondamentale que la succession et la simultanéité, si l’on y songe, puisqu’elle les conditionne et qu’elle manifeste le primat de la substance sur les accidents.

Ce n’est pas un concept comme un autre

Impossible de continuer, avec Aristote, de réduire le temps à la seule relation de l’antérieur et du postérieur. Ni, à la manière de Bergson, de rejeter la simultanéité du côté de la simple juxtaposition spatiale. Ni, enfin, de jargonner vainement en évoquant le « spatio-temporel », en oubliant que c’est le temps qui prime sur l’espace. L’intérêt du travail de Pigeard de Gurbert excède la seule compréhension du temps. Ne pouvant être ni perçu ni conçu, le concept de temps n’est pas un concept comme un autre. Il contraint à penser ce qui est hors de tout concept. L’ouvrage annonce une philosophie de l’espace libérée de toute dépendance au temps. On attend avec impatience de pouvoir la lire et de s’engager dans une perspective déjà ouverte depuis le précédent ouvrage d’un auteur appelé à rester, plus que dans nos bibliothèques, dans nos mémoires.

Kant et le temps, de Guillaume Pigeard de Gurbert. Éditions Kimé, 134 pages, 15 euros.

(1) Lire l’Humanité du lundi 12 juillet 2010.

POUR UNE POLITIQUE DU TEMPS

article paru en octobre 2014 dans Mediapart

Le concept d’inégalité

Inégalité_GPdG

article paru en janvier 2013 dans L’Humanité-Dimanche

Modernité de Chaplin

http://www.ouest-france.fr/la-mediatheque-rend-hommage-charlie-chaplin-2215852

HD 294 couv

Crise, dette et démocratie

Contre le discours dominant sur la dette publique

article paru le 13.01.12 dans le journal LE MONDE


Il y a deux manières de raconter ce qui se passe en Europe. Selon le storytelling dominant, nous avons trop dépensé. Experts et éditorialistes devisent sur la France qui, comme les autres pays dépensiers, « vit depuis plus de trente ans à crédit ». L’enjeu pour la gauche serait seulement de« donner du sens à la rigueur » en attendant de « relancer la croissance ».

Ce scénario semble aussi évident que l’air que nous respirons. Il est pourtant contraire aux principaux chiffres officiels, et une narration alternative apparaît mieux fondée. Ainsi selon le rapport sur « La dépense publique et son évolution », publié par Bercy, la part des dépenses publiques dans le PIB français est passée de 52,8 % dans les années 1990 à… 52,9 % dans les années 2000.

Si les déficits et la dette ont flambé, ce n’est pas du fait d’une envolée des dépenses, mais à cause d’une réduction des recettes. Le manque à gagner annuel dû aux exonérations et baisses d’impôts consenties dans les années 2000 est chiffré par Gilles Carrez, député UMP et rapporteur du budget, à plus de 100 milliards d’euros. Et la crise financière a provoqué une chute brutale des recettes publiques déjà érodées par cette contre-révolution fiscale. Cette dette est celle de la finance et du néolibéralisme, pas des assurés sociaux ni des citoyens.

Deux narrations aussi contradictoires de l’histoire de la dette publique déterminent deux réponses antagoniques. Selon l’histoire officielle, une cure sévère d’amaigrissement budgétaire s’impose, sans débat autre que sur les modalités, pour que la France restaure ses finances publiques et que ses entreprises redeviennent compétitives. Dans la narration alternative, à l’inverse, la clé de la situation réside dans une réforme fiscale redistributive, couplée à une cure amaigrissante et une mise sous tutelle… du secteur financier.

En outre, la réforme fiscale, qui permet de réduire le déficit courant, n’épongera pas la dette : les intérêts versés en 2011 aux rentiers – ceux-là mêmes qui ont bénéficié des baisses d’impôts – se montent à 50 milliards d’euros, avant même la prochaine perte du triple A et de probables hausses des taux exigées par les marchés.

Pour alléger ce fardeau, préserver les services publics et la protection sociale, et enclencher une transition écologique, le débat démocratique devra déterminer si une part de cette dette est illégitime, c’est-à-dire contractée au nom d’arguments infondés et au bénéfice d’intérêts particuliers et, le cas échéant, décider un défaut sur cette partie de la dette. Les Etats devront à l’avenir se financer ailleurs qu’auprès des seuls marchés financiers, comme ils le faisaient jusqu’au début des années 1980 : faute de quoi ils ne pourront plus prétendre à aucune souveraineté.

Ils devront également prendre acte que cette crise est aussi celle d’un modèle de croissance insoutenable, et réorienter les investissements publics vers des programmes écologiquement plus sobres et plus riches en emplois, au lieu de grands projets productivistes, coûteux et obsolètes.

Mais si la narration critique a pour elle la vraisemblance du diagnostic, elle se heurte aux « évidences » martelées, et la nécessaire radicalité des réponses qu’elle appelle peut inquiéter. C’est pourquoi un appel pour un « audit citoyen de la dette publique » a été lancé mi-octobre 2011 par des personnalités et nombre d’organisations syndicales, associatives et politiques, rejoints depuis par plus de 50 000 citoyens (Audit-citoyen.org).

Des collectifs locaux se créent dans de nombreuses localités pour proposer aux citoyens de s’emparer de ce débat. Ces initiatives n’ont pas encore intéressé les médias, mais veulent susciter dans les profondeurs de la société un débat de la même intensité que celui qui a précédé le référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005.

Car les questions alors débattues se posent avec une tout autre acuité, à l’heure où le tsunami de l’austérité arrive d’Europe méridionale. Les réformes institutionnelles adoptées depuis un an, et parachevées par le « traité intergouvernemental à Vingt-Six » décidé au sommet européen de décembre, ne font que radicaliser une logique de répression budgétaire et de soumission aux marchés financiers, dont la crise manifeste pourtant l’échec patent. Alors que le navire de Maastricht s’est déchiré sur les récifs de la crise financière, les capitaines s’épuisent à coller des rustines sur les débris qui flottent.

Une idée a servi de clé de voûte à l’architecture européenne depuis Maastricht : les marchés sont plus intelligents que les gouvernements et les électeurs. Concurrence fiscale et sociale au sein d’un marché libre et non faussé ; réduction des recettes publiques pour augmenter la compétitivité ; obligation faite aux Etats, en cas de déficits, de se financer sur les marchés ; interdiction faite aux Etats de s’entraider financièrement… : la zone euro a été conçue pour éliminer les politiques économiques volontaristes et placer les Etats sous le pilotage automatique des marchés. La tentative désespérée de sauver cette architecture aux principes obsolètes ne peut qu’échouer, fût-ce avec des eurobonds (des titres communs pour mutualiser la dette des pays de la zone euro) qui resteront soumis au jugement et donc aux critères de « bonne gestion » des marchés.

L’échec programmé de ce sauvetage peut déboucher dans les années à venir sur un éclatement de l’euro et un déferlement des courants nationalistes, autoritaires et xénophobes qui travaillent les sociétés européennes. Mais le pire n’est pas certain. Les aspirations démocratiques, elles aussi, sont très vivaces en Europe, notamment dans la jeunesse, comme le montre l’essor des mouvements « indignés » dans les pays du Sud, jusqu’ici les plus touchés par la crise sociale et démocratique.

La nomination d’anciens dirigeants de Goldman Sachs comme chefs de gouvernement en Grèce et en Italie, ministre des finances en Espagne ou président de la Banque centrale européenne, ne passe pas. Pas plus que les cris d’orfraie devant l’éventualité d’un référendum, en Grèce ou ailleurs. Les citoyens ne veulent plus être« des jouets dans les mains des banques et des politiciens », comme disent les « indignés » espagnols. Ils veulent pouvoir peser sur leur avenir, faire des projets pour leurs enfants, stopper les dégradations sociales et écologiques qui les indignent.

Face à la surdité des élites, une insurrection démocratique est nécessaire en Europe comme d’ailleurs aux Etats-Unis, dans le monde arabe, en Russie… Il s’agit de refonder la démocratie dans le champ politique, par un recours intense aux mécanismes de la démocratie directe (initiatives citoyennes, référendums révocatoires…) et de la démocratie délibérative (conférences citoyennes, deuxième Chambre tirée au sort…).

Il s’agit aussi de l’élargir au champ économique, à commencer par le système bancaire, dont le sauvetage imminent par les deniers publics doit être l’occasion de le placer sous le contrôle non pas des fonctionnaires de Bercy ou de Bruxelles, mais de la société civile. L’horizon semble bouché par leur dette : dégageons-le en réinventant notre démocratie.


Attac organise, en partenariat avec Mediapart, la journée de débats « Leur dette, notre démocratie », le dimanche 15 janvier, à l’Espace Reuilly (Paris 12e).

Geneviève Azam, économiste, membre du conseil scientifique d’Attac ;

Etienne Balibar, philosophe ;

Thomas Coutrot, économiste, coprésident d’Attac ;

Dominique Méda, sociologue ;

Yves Sintomer, politologue.

Sur Contre la philosophie

article paru dans L’Orient littéraire, page 7 :

Orient_litt

A lire ici :

http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/02/16/neuf-intellectuels-antillais-contre-les-archaismes-coloniaux_1156114_823448.html

ou publié par les éditions Galaade :

http://www.galaade.com/oeuvre/manifeste-pour-les-produits-de-haute-necessite

Le philosophe Michel Serres a réglé une fois pour toutes la question de l’identité appliquée à l’homme. Voici l’article qu’il a écrit dans le journal Libération  (19 novembre 2009)

Faute

Par MICHEL SERRES Professeur à la Stanford University, membre de l’Académie française.

« Serres est marqué sur ma carte d’identité. Voilà un nom de montagne, comme Sierra en espagnol ou Serra en portugais ; mille personnes s’appellent ainsi, au moins dans trois pays. Quant à Michel, une population plus nombreuse porte ce prénom. Je connais pas mal de Michel Serres : j’appartiens à ce groupe, comme à celui des gens qui sont nés en Lot-et-Garonne. Bref, sur ma carte d’identité, rien ne dit mon identité, mais plusieurs appartenances. Deux autres y figurent : les gens qui mesurent 1,80 m, et ceux de la nation française. Confondre l’identité et l’appartenance est une faute de logique, réglée par les mathématiciens. Ou vous dites a est a, je suis je, et voilà l’identité ; ou vous dites a appartient à telle collection, et voilà l’appartenance. Cette erreur expose à dire n’importe quoi. Mais elle se double d’un crime politique : le racisme. Dire, en effet, de tel ou tel qu’il est noir ou juif ou femme est une phrase raciste parce qu’elle confond l’appartenance et l’identité. Je ne suis pas français ou gascon, mais j’appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui, parfois, rêvent en occitan. Réduire quelqu’un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution. Or cette erreur, or cette injure nous les commettons quand nous disons : identité religieuse, culturelle, nationale… Non, il s’agit d’appartenances. Qui suis-je, alors ? Je suis je, voilà tout ; je suis aussi la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu’à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe : ceux qui parlent turc, si j’apprends cette langue, ceux qui savent réparer une mobylette ou cuire les œufs durs, etc. Identité nationale : erreur et délit. »

La révolte oubliée

Article du Monde sur le numéro de la revue Les Temps modernes consacré à la révolte antillaise de 2009 :

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/04/09/antilles-la-revolte-oubliee_1505306_3260.html

LE CRI RETOURNÉ

(article paru dans L’Humanité Dimanche, semaine du 14 juillet 2010)

S’il fallait établir un rapprochement entre l’époque actuelle et une révolution, c’est à celle de 1848 plutôt qu’à celle de 1789 qu’il faudrait remonter. En effet, le capitalisme est à nouveau en pleine expansion, grâce à la crise qui lui lâche la bride, et la révolution financière atomise par avance les moindres soulèvements, tout comme la révolution industrielle a eu raison de la révolte ouvrière de 1848.

S’il y a un travail et une urgence pour la pensée politique, ce n’est donc pas de débiter à l’abri de son écran d’ordinateur le roman de la révolution possible, mais d’interroger le système actuel qui semble rendre toute révolte impossible. Le mouvement social de la Guadeloupe et de la Martinique est retombé. Ailleurs, d’autres soulèvements qui seraient hautement nécessaires, ne viennent pas. Le problème politique est bien de savoir quel mécanisme explique « cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri » (Césaire).

Le carcan capitaliste ne pèse plus sur nous comme une contrainte externe, à la façon de l’État ou de toute autre forme de pouvoir politique, mais est devenu une aspiration interne et intime. Les forces économiques, avec leurs normes, leurs cadences et leur horizon, ont fini par être intériorisées, au point de prendre en particulier la forme d’une mauvaise conscience économique. De là le régime généralisé de la honte : honte de n’être pas rentable (chômeur, lycéen, étudiant), de ne pas l’être assez (fonctionnaire) ou de ne plus l’être (retraité). Régime de la honte et de la peur du néant économique qui taraude notamment le candidat à la retraite, dès lors que l’être des personnes (mais aussi des choses et de la terre) se mesure à leur exploitabilité.

En nourrissant l’humiliation, cette mauvaise conscience économique ne développe pas le sens de la responsabilité politique du citoyen mais l’étouffe au contraire. D’où ce phénomène monstrueux d’un peuple ennemi de lui-même. A-t-on idée de ce désastre politique : un peuple dressé, un peuple en révolte, mais contre lui-même ? Un peuple retourné contre ses aspirations propres par ce despotisme intérieur de pensée-slogan et de projet-logo filmé par Jean-Luc Godard dans la « surprise-party chez M. et Mme Nespresso » de Pierrot le fou. Le cheval de Troie du Capital qui trône désormais au cœur de nos nouvelles sociétés d’autocontrôle, permet d’en extirper tout germe révolutionnaire. La condamnation publique unanime des sommets du système ne trahit-elle pas un désir profond et général d’en être ?

Guillaume Pigeard de Gurbert

professeur de philosophie

Article dans L’Humanité

Tribunes – le 8 Juillet 2010

L’impossibilité constitutive de la philosophie

Stéphane Floccari, philosophe

Contre la philosophie,de Guillaume Pigeard de Gurbert.  Éditions Actes Sud, 2010, 310 pages, 23 euros.

Platon n’a pas écrit de dialogue sur le philosophe, mais sur le sophiste et le politique ; Descartes formule avant tout les principes de sa propre philosophie ; Hegel construit une encyclopédie dans laquelle la philosophie s’accomplit comme science ; Nietzsche ne nous laisse que l’ébauche d’un Livre du philosophe. La philosophie consisterait-elle à faire quelque chose (ce dont généralement on doute) mais sans savoir ce que l’on fait (ce dont on ne doute généralement pas) ? Telle est l’hypothèse que Guillaume Pigeard de Gurbert prend au sérieux dans un livre qui est un véritable traité de philosophie.

Son objet inédit est l’impossibilité de la philosophie. Cette impossibilité n’est pas provisoire, ni contingente ni même scandaleuse. Elle est constitutive de la philosophie elle-même. La philosophie ne survit pas à son impossibilité (même si, dans l’institution scolaire et ailleurs dans la société, elle est de fait régulièrement menacée de disparition ou de récupération) ; elle en vit et se confond avec l’épreuve qui fait d’elle quelque chose d’impossible. C’est pourquoi, selon Guillaume Pigeard de Gurbert, même Deleuze et Guattari, dans leur Qu’est-ce que la philosophie ? (1), ont manqué l’essentiel. Ni communication, ni contemplation, ni réflexion, la philosophie n’est pas non plus simple création de concepts. Pour l’appréhender « dans son fait », il faut en suspendre les représentations ou les définitions pré-établies.

L’ouvrage est passionnant d’un bout à l’autre. Il invite à surprendre le philosophe, toujours « en piste », dans la « patience de la pensée ». Plus proche de l’artiste qui peint que du savant qui théorise, sa démarche est « pathématique ». Elle relève d’un équilibre improbable entre mathématique (dont le sens premier est, jusqu’à Aristote, savoir) et pathétique, c’est-à-dire la capacité d’être affecté par le monde. Ni moyen ni technique, la philosophie n’est pas davantage un tissu d’affects ni de bons sentiments ni même de concepts intemporels ; elle est, selon Pigeart de Gurbert, faite de « patiments », qu’il définit comme des « états affectifs que la pensée subit en présence d’un donné qu’elle n’a pas elle-même produit, qui lui fait violence et qu’elle ne sait pas traiter ».

Pour le faire comprendre, l’auteur brosse deux séries de portraits de trois grands philosophes (Platon, Descartes, Hegel), dégageant leurs traits en termes successivement pathétiques et pathématiques. Maîtrisant bien chacune de ces trois œuvres, il en offre une recomposition qui donne lieu à quelques morceaux de bravoure. Le plus impressionnant est peut-être, à la lueur de Descartes, celui consacré à l’enfance, cet état dans lequel la pensée est entièrement ouverte à la « stupéfaction du réel ». Tel est le philosophe : ni un idiot enfermé dans sa propre pensée ; ni une chose posée dans le monde ; ni un animal voué à des opérations dont dépend instinctivement sa survie physique. Un être pour lequel l’urgence n’est pas tant d’interpréter ni de transformer le monde, mais d’abord d’en éprouver la puissance contradictoire et d’en tirer les moyens d’une « politique » qui soit autre chose que la foire aux vanités. Un enfant devenu grand ?

(1) Paru aux Éditions de Minuit, en 1991.

Stéphane Floccari

Le philosophe-enfant

http://www.lechoixdesbibliothecaires.com/livre-88128-contre-la-philosophie.htm#228024

Livres 22/04/2010 à 00h00

La pensée stupéfaite

Critique

Pour Guillaume Pigeard de Gurbert, la philosophie naît de ce qui n’est pas elle et la fait trembler

Par ROBERT MAGGIORI

Guillaume Pigeard de Gurbert Contre la philosophie Actes Sud, 304 pp., 23 €.

On ne réalise jamais aussi bien la difficulté d’un tour piqué ou d’une croix de fer que lorsque le danseur ou le gymnaste rate sa figure, tombe, tremble. Peut-être parce qu’on aperçoit alors, d’un coup, la myriade d’éléments qui s’opposent aux voltiges, le poids du corps, les lois de l’équilibre, la tension musculaire, l’émotion, mais à l’encontre desquels le ballet ou l’exercice jouent leur possibilité même. Aussi un traité qui s’intitulerait Contre la danse ne serait pas forcément un pamphlet qui dénigrerait cet art, mais, au contraire, une réflexion sur tout ce qui «affecte» la danse et ce contre quoi elle doit aller pour être danse. C’est un peu en ce sens qu’il faut entendre le titre, trompeur de prime abord, que Guillaume Pigeard de Gurbert donne à son essai : Contre la philosophie n’est vraiment pas une critique de la philosophie mais un authentique exercice philosophique, profond et original, développant l’idée que la philosophie n’existe que par la rencontre de ce qui l’empêche.

Mistral.«Ramifier l’être de la pensée jusque dans la nervure inerte de ce qui ne pense pas», écrivait Michel Foucault dans les Mots et les Choses. Pour centrer l’idée qui porte Contre la philosophie, il faudrait inverser la phrase : faire que la nervure inerte de ce qui ne pense pas puisse en se ravivant stupéfier l’être de la pensée afin que de cette «interdiction» naisse la possibilité de la philosophie. En effet, «la pensée philosophique fonctionne à l’impensable qui la saisit et la laisse désemparée». Le philosophe que décrit Guillaume Pigeard de Gurbert, qui enseigne la philosophie depuis vingt ans et vit à la Martinique, est en ce sens comparable à un Van Gogh qui, essayant de capter la Provence dans sa peinture, y voit le mistral «entrer par effraction», au point que «la toile tremble toujours». De même que Van Gogh s’entête à s’installer sur un sol qui ne le porte pas mais le renverse – «J’ai beaucoup de mal en peignant à cause du vent, mais j’attache mon chevalet à des piquets plantés dans le terrain, et travaille quand même, c’est trop beau» – de même le philosophe œuvre malgré tout «au beau milieu de ce qui le souffle ou le glace, et qui fait que ses concepts ne sont jamais arrêtés, mais tremblent toujours». De quoi tremblent-ils ? Eh bien, de quelque chose qui n’est justement pas de l’ordre des concepts, mais d’un «autrement que le concept» qui est l’«objet» de la philosophie. «La dimension philosophique d’un « objet » se signale précisément par son indocilité au concept», si bien que la philosophie n’acquiert sa véritable dimension que lorsqu’elle brave ce qui n’est pas elle, c’est-à-dire «la résistance que ce qui est à penser oppose au concept», et donc s’expose au risque de «perdre», de chuter, et de ne pas pouvoir accéder à sa propre possibilité.

Contre la philosophie est une sorte de merle blanc dans la production d’aujourd’hui. En général, les philosophes s’installent d’emblée dans la philosophie comme si elle était déjà constituée, comme si elle était – en ôtant le sens courant – une «mathématique», une «action de la pensée» (mathésis) qui travaille déjà avec les concepts, alors que Pigeard de Gurbert va à rebours, jusqu’au moment originel où «elle est menacée de ne jamais pouvoir exister» parce qu’elle affronte ce qui se donne à elle avant que cela soit changé en objet de pensée. La mathématique s’occupe de la pensée «en tant qu’agent», alors que la philosophie n’est pas une agence de concepts, mais «la patience de l’autrement que le concept». C’est pourquoi on doit à son propos parler de «pathématique», les pathémata étant les données qui arrivent à la pensée avant qu’elle en ait élaboré la reprise mathématique. C’est ce principe pathématique de la philosophie qu’explore l’ouvrage de Guillaume Pigeard de Gurbert – dans lequel on entendra l’écho de Qu’est-ce que la philosophie ? de Deleuze et Guattari.

Dialogue. Ce principe sert d’abord à distinguer la science de la philosophie. La première se déploie tout entière à l’intérieur de l’élément conceptuel, et est un dialogue entre concepts établis et nouveaux concepts à établir. En ce sens, «l’obstacle qui anime la science, c’est le préscientifique». En revanche, «le mur qui arrête la philosophie, c’est l’aphilosophie», dans la mesure où elle fait face aux patiments, aux tremblements de l’en-dehors de la pensée, à ce qu’elle n’a pas elle-même produit, qui lui fait violence et qu’elle ne sait pas traiter (pour ce que vit un individu, l’exemple pourrait être la stupeur). Ce principe permet aussi de reparcourir l’«histoire pseudo-politique de la philosophie», et de lire les textes des philosophes – ici Platon, Descartes et Hegel – en repérant non ce qu’il y a entre les lignes mais les béances et les lézardes sur lesquelles ils reposent, qui les minent et en même temps leur confèrent une réalité philosophique. Le résultat est surprenant. Guillaume Pigeard de Gurbert cite à plusieurs reprises l’œuvre littéraire de Patrick Chamoiseau. Mais il évoque Daniel Defoe quand il veut d’un mot faire comprendre que lire les œuvres philosophiques, c’est identifier l’«épisode pathématique» qui «leur appartient en propre et qui se propage dans les interstices de la trame conceptuelle qu’elles tentent malgré tout de construire autour» : à savoir la sidération de Robinson «devant la découverte d’une empreinte laissée sur le sable par un autre que lui».

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