Archive pour janvier, 2019


Discussion suite à mon intervention à Cerisy. Occasion de dire où j’en suis, et de mesurer par les incompréhensions qui soutiennent ces « échanges » l’effectivité de la frontière qui justifie, à mes yeux, ma tentative.

Le texte qui fait l’objet de la discussion vient de paraître chez Classiques Garnier : https://classiques-garnier.com/jean-paul-michel-la-surprise-de-ce-qui-est-figure-de-choses.html

https://www.youtube.com/watch?v=JVt9bZj2PdA

A l’occasion de la parution chez Kimé d’un recueil de textes de Joseph Beaude, je publie ici le texte d’hommage que j’ai fait suite à sa disparition. Si ce texte parle autant de lui que de moi, c’est qu’il a tant compté dans mon itinéraire que je cela n’aurait pas eu grand sens de vouloir à toute force démêler le mien du sien alors que mon admiration les a conjoints et que son amitié l’eût probablement souffert.

LES DEUX SILENCES DE JOSEPH BEAUDE

Joseph Beaude a d’abord été pour moi le nom d’un pays, le nom de ce pays tout petit mais habité où vivent, pensent et se parlent les philosophes. Je fis en effet la connaissance de Joseph Beaude pendant les vacances de Pâques, l’année de terminale alors que je venais de découvrir la philosophie. Je commençais à sentir l’importance de la philosophie pour moi sans avoir encore tout à fait franchi le pas qui en ferait le cœur de ma vie. C’est la rencontre de Joseph Beaude qui m’y précipita, en me faisant réaliser par sa pensée et sa parole que la philosophie existait pour de bon, c’est-à-dire en dehors de mon esprit et de la salle de classe du lycée, et qu’elle n’était pas une nouvelle histoire que je me racontais, partagée par mon seul professeur de philosophie. De la comprendre, ou mieux encore de participer de la pensée de Beaude si peu que ce soit, cela me fit l’effet soudain d’une révélation : si un philosophe, inconnu de moi la veille et vivant loin de chez moi, pouvait me parler de son travail et m’y intéresser au point que je me sente être (esse) dedans (inter-), c’était la preuve indubitable de l’existence de la philosophie par celle des philosophes. Je rentrai chez moi avec cette certitude : ce que Joseph Beaude a dit m’a parlé, donc la philosophie existe. La philosophie n’est pas un langage privé, mais une langue partagée et une pensée commune. C’est de ce jour d’avril 1987 que je date ma décision de faire de la philosophie ma vie. « Si petite soit-elle, c’est sur l’île des philosophes que m’a découverte Joseph Beaude que je veux désormais habiter », telle fut à peu près la pensée avec laquelle je repartis de Trévoux.

Ce jour-là, Beaude me parla de son travail sur la mystique et plus précisément de La vie de Jésus et de l’Elévation sur sainte Madeleine de Bérulle. Il préparait alors une édition de La vie de Jésus qui devait paraître au Cerf en 1989. Je me souviens très précisément qu’il cita, traduisit et analysa cette phrase tirée des Noms divins de Denys l’Aréopagite : « ou monon mathôn, alla kai pathôn ta theia » (non seulement une science mais une passion du divin) sur laquelle il réfléchissait pour un article publié ultérieurement (dans le volume collectif paru chez Beauchesne en 1989, Marie Madeleine dans la mystique, les arts et les lettres) et qu’il reprend dans son livre sur La mystique (Cerf, 1990, p. 26). Je crois que Beaude y entrevoyait une voie pour une approche philosophique de la mystique qui commence par déposer les prétentions du logos à faire du divin un objet de pensée ou de discours. Plus exactement, il s’agissait pour lui de souligner la nécessité de « penser, en faisant taire le logos », comme il l’écrit dans son tout premier texte publié dans la revue Oratoriana en 1967 et qu’il décida de republier dans La Compagnie de Trévoux en 2003 (« Vers le Tout-Autre, ouverture pour une a-théologie »). Dans le même texte, il écrit : « l’exigence philosophique est éloignement, sinon méfiance du théologique. » La philosophie consiste dans l’effort de la pensée de s’affranchir de la raison et de ses ordres, sans basculer dans l’insignifiant ou l’absurde mais en mesurant la démesure de « l’Insignifiable. » Il tire de la phrase de Denys la disqualification d’une mathématique du divin au profit d’un « pati divina », d’une passion du divin : « non pas connaître théoriquement Dieu mais éprouver immédiatement le divin » (La mystique, p. 26).

Je reconnus là le fond de la démarche philosophique dans cet effort pour mettre au jour le caractère superficiel des éclairages de la raison et la nécessité pour la pensée de consentir à sa propre mise en échec. La philosophie a d’emblée eu pour moi le double sens d’une fatigue sourde et profonde de la pensée à l’endroit de l’empire de l’intelligence et d’une sensibilité retrouvée de la pensée à l’impensable. L’opposition entre mathôn (« connaissant ») et pathôn (« pâtissant ») dont me parla Beaude à propos de la mystique n’eut donc pas de mal à faire sens pour moi. Elle eut directement l’effet d’une confirmation que le travail pour reconduire la pensée en amont de ses propres productions constituait bel et bien l’origine radicale de toute philosophie. Non seulement cette conviction ne m’a jamais quitté mais je n’ai cessé depuis lors d’en éprouver la vérité dans mes lectures et mon travail quotidien.

De cette rencontre avec Beaude, je conserve enfin le souvenir, à côté de la joie d’une nouvelle amitié née d’une admiration[1], d’une insatisfaction philosophique qui reposait sur la conscience que j’avais que l’Au-delà ne pouvait, pour ce qui me concernait, prendre la place de l’irréductible impensable contre lequel la philosophie est adossée à son corps défendant. J’eus tout de suite conscience qu’il ne suffisait pas de remettre la passivité dans la pensée, mais qu’il fallait encore et surtout distinguer passivité et passivité. Pour moi, la philosophie est l’ontologie entendue comme neutralisation tragique du logos par l’être. Cet impensable qu’est l’être n’est pas l’effet d’un excès de lumière qui excèderait la pensée en l’exauçant. Ce qui pour Beaude signifie « s’exiler dans le dehors chaotique non divin », ainsi qu’il le dit dans son article « Vers le Tout-Autre ». Beaude, lui, a tenté d’ouvrir une voie entre une réduction mathématique du Tout-Autre au Même et une passivité qui livre la pensée à un dehors impavide. Ses efforts auront convergé dans le sens d’un essai inédit de théologie négative, d’une pensée du dehors qui laisse la pensée sans voix, béant après la transcendance du Tout-Autre, mais non pas interdite, plutôt excédée. L’a-théologie figure cette ouverture catastrophique de la pensée au Transcendant.

Dans son premier texte Beaude reprend l’article de Foucault sur Blanchot intitulé « La pensée du dehors » (paru l’année d’avant dans Critique, juin 1966) qui situe la naissance de la mystique dans « les textes du Pseudo-Denys ». Foucault pose le problème qui hante la théologie négative : l’expérience de « passer hors de soi » ne revient-elle pas finalement à « s’envelopper et se recueillir dans l’intériorité éblouissante d’une pensée qui est de plein droit Etre et Parole, Discours donc, même si elle est, au-delà de tout langage, silence, au-delà de tout être, néant » ? Aussi bien Beaude aura-t-il interrogé inlassablement la possibilité d’une pensée du dehors affranchie de l’ordre du discours et du parti-pris de l’intériorité. Cette pensée du dehors qui l’aspire n’est pas « seulement l’élan interne vers le dehors » ; elle doit « se promouvoir elle-même dans le dehors » (« Vers le Tout-Autre »). Pensée excédée dans le dehors ou « pensée de l’impensable » qui serait de « se tenir à l’extérieur du connaissable et du pensable. »

Si la théologie déploie de Haut en bas l’empire croissant du discours sur toutes choses, l’a-théologie suit l’ascension de la pensée et de la parole « jusqu’à, pour ainsi dire, s’asphyxier dans un silence absolu » (« Jean Goulu traducteur de Denys », La Compagnie de Trévoux, 2001). La parole mystique est une manière de procession anagogique du silence. Denys emploie un nom proprement asphyxié par ce qu’il échoue à nommer : « caliginosité » où il faut « écouter ce qui ne peut s’entendre » (« Faire du silence », La Compagnie de Trévoux, 1996), « une plus que resplendissante obscurité du silence » (Traité de théologie mystique du très saint Denys Aréopagite, La Compagnie de Trévoux, 1995).

La croix de la mystique est de penser l’impensable, d’écouter, écrire et dire le silence. La vie de Jésus de Bérulle ne déploie pas le récit de la biographie du Christ. La vie de Jésus tient tout entière dans ce temps remarquable de l’instant sans durée de l’Incarnation. Comment dire l’instant si parler prend du temps ? La vie de Jésus « tâche d’inscrire, comme entre les mots, ce que parlant le discours ne parle pas » (Bérulle, La vie de Jésus, Cerf, 1989, Introduction, p. 25). Beaude conclut son Introduction ainsi : « On peut donc lire La vie de Jésus sans en entendre toutes les pensées, mais pour l’effet qu’elle a d’entraîner l’esprit, quoi qu’il comprenne, plus loin que lui » (p. 29). Beaude fait résonner dans le texte bérullien « la pointe de l’être mystique lui-même » (« Historicité et vie mystique : la « Vie de Jésus » du cardinal Bérulle » in Archives de philosophie, 1986, tome 49, cahier 4, p. 580).

Ce silence mystique, que Beaude n’a cessé de soustraire à la parole, pointe vers un dehors saturé d’un sens impossible à signifier.

Ce silence cohabite chez Beaude avec un tout autre silence qu’il a mis dans des poèmes admirables, réunis en 1996 dans le recueil intitulé d’ici peu. Il y a chez lui une autre pensée du dehors qui a son silence dans les choses d’ici : « les paroles échouent devant l’apparence timide de l’arbre sûr. La vie se taît dans les rencontres heureuses. »

« Oser le revers des signes » n’ouvre pas, cette fois, à l’Insignifiable au-delà, mais à l’immanence du dehors. Au temps de l’instant remarquable ouvert sur le Tout-Autre fait face l’espace d’un instant sans temps où s’étendent les choses :

« L’instant ne fléchit pas en avenir déjà

Il y a le présent du monde. »

Y a-t-il un silence tragique chez Beaude ?

« L’arbre du soir où s’abritent les oiseaux atteste le ciel éteint. Et la profondeur de la nuit se joue à la surface des choses. »

Un silence de choses ? des choses qui ne sont pas autrement que choses ?

Il y a une poésie de nuit chez Beaude, de nuit sans étoiles :

« On n’attend plus les joies splendides que délivrait l’azur

Des astres inconnus n’outragent plus la nuit. »

De quelle pensée du dehors sort ce dire-là

« Il n’y a pas d’ailleurs » ?

Quand l’on sait que Malebranche s’inquiétait de la pluie qui arrose en vain des terres arides, on prend la mesure du sentiment tragique de l’être qui sourd de ces mots :

« Les arbres durent une éternité

Il pleut pour rien

Ou pour faire luire le sol vieux

Le monde n’est qu’à force d’être. »

L’ici n’est pas le miroir de l’ailleurs. Ici miroite de lui-même :

« La mare sécrète son mutisme

Et tend aux narcisses sans visages

Un miroir qui cèle la profondeur

Ce qui grouille de vase et d’insectes

S’occulte dans le nuage réfléchi

Clair passager du silence. »

Je me souviens de la découverte du poème « Il neige » en 1989. Il me fit entendre chez Beaude cet autre silence, sans concession pour la parole ni la pensée, tout en extériorité, dont la philosophie était pour moi la chambre d’écho :

« Ouverts à la lumière froide

lavés de toutes couleurs

les yeux obtempèrent au silence. »

Quand j’ai lu ces mots, j’y ai entendu ce qu’il fallait impérativement penser, quoi qu’il en coûte pour la pensée :

« Rendre les choses au silence des choses

au monde sans voix.

Ecrire la pierre ou l’étoile disparues dans leur nom. »

Comment ont bien pu voisiner dans la pensée de Beaude l’espérance mystique et le savoir tragique ?

« L’espérance des beaux jours sous la pelouse effacée n’est qu’attente d’herbes drues. Certitude de la terre…

… Savoir qu’avec le ciel très haut du printemps revenu le monde ne s’exilera pas du monde. »

Face à ce dehors immanent sur lequel le dire poétique dépose ses silences, l’altérité du Tout-Autre peut-elle encore prétendre à l’extériorité ? Les silences poétiques de Beaude ne   nourrissent-ils pas le soupçon soulevé par Foucault qu’en fait de pensée du dehors, la mystique reconduise à la lumière du dedans ? Ne faut-il pas distinguer entre éblouissement mystique et aveuglement poétique ?

De la promotion du pathos par la mystique, j’ai pour ma part tiré la nécessité philosophique de séparer deux régimes opposés de passivité : la passivité pathétique qui pâtit de l’altérité, laquelle serait une hypostase de l’intériorité, et la passivité pathématique qui accuse (comme on accuse le coup) l’extériorité de l’être.

Je ne sais pas comment Beaude articule le silence mystique et le silence poétique. Je ne sais pas comment il préserve le silence mystique du repli dans l’intériorité, une fois posé le silence poétique du monde.

Ce que je crois deviner, c’est que le silence de nuit des poèmes est peut-être un silence de nuit d’amour :

« Les mots le soir perdent couleur

Nous existons à ne pouvoir le dire.

Je me voue au silence de tes gestes. »

Le « nous » de l’expérience de l’amour ouvrirait à un silence enfin satisfait de lui-même, libéré de sa dette envers l’ineffable. A la pointe de ce troisième silence, il y aurait l’existence amoureuse, accouchant de son improbable offrande :

« L’enfant qui joue aux dés

Nargue les philosophes

D’une légèreté véridique. »

Guillaume Pigeard de Gurbert

Engunaud, le 26 octobre 2017


[1] Beaude compte parmi nos éminents lecteurs de Descartes. Quand il me fut donné de diriger une collection de philosophie chez Actes Sud, je pensai tout naturellement à lui demander une édition de La recherche de la vérité par la lumière naturelle, qui parut en 1997.

Vient de paraître (dans le volume Jean-Paul Michel la surprise de ce qui est, Classiques Garnier, 2018, pp. 137-147) mon dernier texte « Figure de choses » qui est, à mes yeux et à ce jour, la pointe la plus avancée de mon travail. Là où j’en suis en somme.

En voici l’incipit :
« L’être  n’a pas tant été oublié que simulé »

Et le cœur :

« Nous devrions savoir depuis Kant que la substance même de la présence  n’est rien autre chose que la durée, que la présence n’est que le prête-nom derrière lequel le temps voudrait faire oublier son idéalité de sens interne et figurer  l’être, dehors. Nous aurions dû aussi reconnaître  l’événement pour ce qu’il est, à savoir un pur éclat de notre sens interne. Mais  l’équivoque de  l’être et de  l’événement  n’a cessé de nous leurrer. Le temps a été, pour Husserl  comme pour Heidegger, le moyen  d’introduire  l’horizon  d’un sens dans  l’être, sens qui ne serait pas de  l’homme mais de  l’être lui-même. Heidegger soutient dans « Temps et être » que « le temps nous a atteint», et demande en  conséquence : «  l’homme est-il le donateur du temps, ou bien celui qui  l’accueille ? ». Toute cette pathétique du temps  n’a fait que simuler l’extériorité de  l’être. »

https://classiques-garnier.com/jean-paul-michel-la-surprise-de-ce-qui-est-figure-de-choses.html

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