La révolution kantienne du temps

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Philosophe Stéphane Floccari

Jeudi, 10 Décembre, 2015

L’Humanité

L’auteur tient à réaffirmer que c’est le temps qui prime sur l’espace.

Photo : AKG-Images/ RIA Nowosti

« Kant et le temps », de Guillaume Pigeard 
de Gurbert. La temporalité est aussi ce qui fait que les choses adviennent simultanément. 
L’ouvrage annonce une philosophie de l’espace libérée de toute dépendance au temps.

Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie en première supérieure (la fameuse khâgne), signe un ouvrage qui fera date dans ce que, reprenant la formule de Kant, il appelle « l’histoire philosophante de la philosophie ». Il offre une suite originale à Contre la philosophie (Actes Sud, 2010), un livre ­remarquable rédigé il y a quelques années de cela (1). Quoi de commun entre la lutte interne et originaire de la philosophie contre sa propre existence et la question du temps ? A priori, pour parler encore kantien, rien.

Un deuil et une rencontre, un bonheur et un malheur

Dans la première de ses trois Critiques (de la raison pure en 1781 et 1787, qui précède celle de la raison pratique en 1788, puis celle de la faculté de juger en 1790), Kant ne s’est pourtant pas contenté de formuler, dans la préface de la seconde édition, la célèbre « révolution copernicienne », soit la reconnaissance du caractère central de la subjectivité dans la connaissance humaine. Il en a aussi accompli une. Il a renouvelé ainsi une ­réflexion qui remonte aux apories antiques soulevées par ­Aristote et par saint Augustin dans leurs traités du temps (le livre IV de la Physique et le livre XI des Confessions), selon Guillaume Pigeard de Gurbert.

La thèse de ce dernier est que les prédécesseurs de Kant (Locke, Leibniz, Berkeley et Hume) ont un point commun : ils ont tous réduit le temps à la seule succession. Ce faisant, ils ont tout bonnement oublié la simultanéité et la permanence. Outre la succession (la pluie après le beau temps), le temps est aussi ce qui fait que les choses adviennent en même temps (un deuil et une rencontre, un bonheur et un malheur) et qu’elles durent (un chagrin, une maladie ou un concert). La permanence de la durée est d’ailleurs plus fondamentale que la succession et la simultanéité, si l’on y songe, puisqu’elle les conditionne et qu’elle manifeste le primat de la substance sur les accidents.

Ce n’est pas un concept comme un autre

Impossible de continuer, avec Aristote, de réduire le temps à la seule relation de l’antérieur et du postérieur. Ni, à la manière de Bergson, de rejeter la simultanéité du côté de la simple juxtaposition spatiale. Ni, enfin, de jargonner vainement en évoquant le « spatio-temporel », en oubliant que c’est le temps qui prime sur l’espace. L’intérêt du travail de Pigeard de Gurbert excède la seule compréhension du temps. Ne pouvant être ni perçu ni conçu, le concept de temps n’est pas un concept comme un autre. Il contraint à penser ce qui est hors de tout concept. L’ouvrage annonce une philosophie de l’espace libérée de toute dépendance au temps. On attend avec impatience de pouvoir la lire et de s’engager dans une perspective déjà ouverte depuis le précédent ouvrage d’un auteur appelé à rester, plus que dans nos bibliothèques, dans nos mémoires.

Kant et le temps, de Guillaume Pigeard de Gurbert. Éditions Kimé, 134 pages, 15 euros.

(1) Lire l’Humanité du lundi 12 juillet 2010.