« Contre la philosophie », de Guillaume Pigeard de Gurbert : le philosophe-enfant

LE MONDE | 05.05.2010 à 16h50 • Mis à jour le 05.05.2010 à 16h50 |Par Nicolas Weill

Nul doute que la philosophie est à la mode. Mais comme c’est souvent le cas, ce succès populaire repose sur une vision extrêmement classique de la discipline et, pour tout dire, assez sommaire. Le philosophe qui a du succès doit arborer la posture du donneur de conseils et de leçons, quand il ne se fait pas commentateur de l’actualité dans les médias. Le doute, qui le différencie du simple idéologue, ne lui est plus guère permis.

C’est le grand mérite de ce petit livre difficile et profond, en forme de manifeste, que de chercher à inverser cette tendance en montrant que les qualités premières de la philosophie sont non l’assurance mais la stupeur, non l’omniscience ni l’encyclopédie mais l’inachèvement, non l’activité mais la patience et l’écoute. Certes, Platon avait déjà dans son Théétète peint la philosophie en fille de l’étonnement. Mais Guillaume Pigeard de Gurbert radicalise encore cette intuition.

Pour lui, être dans la situation de l’enfant environné d’un espace qu’il ne maîtrise pas ne caractérise pas seulement les premiers pas du savoir philosophique mais détermine tout le cours de celui-ci. « C’est à son dos qu’on reconnaît un philosophe. Je veux parler des marques qu’y a laissées la griffe du réel qu’il a rencontré sans être équipé pour l’accueillir », écrit ainsi l’auteur, avec un sens des images qui rappelle le style d’Emmanuel Levinas tout autant que celui de l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau dont il se réclame.

Ce nécessaire état de « stupeur », précise-t-il, travaille tous les grands systèmes. Derrière les constructions majestueuses, derrière les cathédrales conceptuelles qu’il s’agisse de celles de Descartes ou d’Hegel, ce que la pensée ne parviendra jamais à s’approprier continue de cogner à la porte. Percevoir notre inaptitude àcomprendre le monde, telle serait par excellence l’attitude philosophique. Une attitude passive qui distingue la philosophie du dynamisme des autres sciencesdont le mouvement tend au contraire à réduire l’inconnu au connu et au pensable.

Le titre de l’ouvrage - Contre la philosophie – vise évidemment à provoquer, surtout quand on sait qu’il est dû à la plume d’un professeur, agrégé et docteur. Certes, il s’agit bien de s’opposer à la façon « décadente » dont la philosophie serait aujourd’hui pratiquée et popularisée. Mais la préposition signifie aussi que le réel constitue ce qui se tient « contre » – tout contre ! – la philosophie, un « bloc de présence » spatial, corporel, irréductible à la pensée.

Pour qualifier sa démarche, Guillaume Pigeard de Gurbert dit remettre à l’honneur le mot grec de « pathémathique ». Un antonyme de « mathématique » définissant la philosophie comme une passivité essentielle devant la réalité, une capacité à ensubir le choc et à savoir en demeurer blessé. Pour autant, l’auteur se défend de prôner un retour à la mystique religieuse ou à l’« obscurantisme ». Il situe la philosophie au-delà de l’opposition entre rationnel et irrationnel.

On philosophe, dit-il, comme on fait ou monte un film, en laissant deviner bien des choses « hors champ ». Guillaume Pigeard de Gurbert, qui vit à la Martinique, n’en a pas moins signé le Manifeste de 2009 « pour les « produits » de haute nécessité »lancé par des intellectuels antillais afin de soutenir le mouvement socialguadeloupéen et de proposer une autre façon de faire de la politique. Après tout, l’engagement n’est-il pas aussi une manière de « s’exposer aux choses » ?


CONTRE LA PHILOSOPHIE de Guillaume Pigeard de Gurbert. Actes Sud, 304 p., 23 €.

http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/05/05/contre-la-philosophie-de-guillaume-pigeard-de-gurbert_1346835_3260.html