En ce jour du 11 novembre, les philosophes célèbrent la fameuse nuit du 10 au 11 novembre 1619 pendant laquelle Descartes fit trois rêves qui décidèrent de sa vocation philosophique. L’idée de rechercher une “science admirable” ne lui fut pas donnée par un acte de sa raison mais lui advint en songe, déclenchant une véritable passion des mathématiques. Bien sûr, en cette veille de la Saint-Martin “au soir de laquelle on avait coutume de se débaucher”, d’aucuns pourraient soupçonner le philosophe d’avoir forcé sur la bouteille et attribuer cette révélation sublime aux égarement de l’esprit aviné du philosophe, à “ce qu’il aurait bu le soir avant que de se coucher”. Ce serait oublier que Descartes stipule en toutes lettres dans ses Olympica “qu’il avait passé le soir et toute la journée dans une grande sobriété et qu’il y avait trois mois entiers qu’il n’avait bu de vin”. Impossible dans ces conditions de prendre l’origine onirique de la vocation philosophique de Descartes pour une simple vision éthylique. Manière aussi pour Descartes de dire qu’aucun corps étranger n’entre ici en considération et qu’il s’agit d’un délire interne à la pensée, d’une bouffée de pensée à l’état pur. La philosophie n’a aucune raison de s’inquiéter de cet épisode pathétique fondateur puisque la pensée y pâtit d’elle-même. Il reste toutefois que cette nuit de la Saint-Martin trahit une fascination originelle de la philosophie cartésienne pour ce que la pensée subit et qu’elle cherche à conjurer en en conservant le simulacre pacifié parce qu’intériorisé.
On voit si la tentation de présenter cette nuit cartésienne de 10 au 11 novembre novembre 1619 comme un épisode pathétique isolé et ainsi étranger à la philosophie de Descartes repose sur une profonde mécompréhension de celle-ci. Car la suite de l’œuvre de Descartes, loin de démentir ce fondement pathétique de la philosophie rationnelle, va soigneusement le conserver au point d’en faire son principe même. La voie de la raison, en effet, n’est pas le libre produit de la pensée : elle lui arrive. Il faut en effet, si l’on veut sauver l’idée de vérité, que celle-ci ne se présente pas comme un pur produit de la raison mais affecte la pensée comme si elle lui arrivait du dehors.
C’est, si l’on y pense, la même opération que réalise déjà Platon qui n’hésite pas à attribuer au soleil de l’Idée une puissance d’aveuglement pour en attester la réalité absolue. Cette pathétique de la pensée fonctionne comme simulacre de l’état pathématique de la pensée qui n’exauce pas l’activité pensante mais la ruine. C’est pourquoi j’ai intitulé le livre dans lequel je développe ces idées Contre la philosophie en lieu et place du traditionnel “Qu’est-ce que la philosophie ?” qui prétend réduire le questionnement aux attributs contenus dans l’essence de la philosophie alors que le vrai problème porte depuis toujours sur son existence même, qu’on ne peut tenir pour assurée, sauf à décapiter le philosophe, pour n’en garder que la doctrine, autant dire un corps mort. La philosophie ne passe-t-elle pas sa vie à affronter ou à conjurer sa propre mort ?