Un précurseur méconnu de Glissant, Platon penseur du Tout-Monde :

“−LE JEUNE SOCRATE. Quelle est l’erreur que nous venons de commettre dans nos divisions, comme tu le prétends ?

−L’ETRANGER. Voilà en quoi elle consiste : pareille à celle que quelqu’un qui, s’étant proposé de diviser en deux le genre humain, le diviserait selon le mode de répartition usité par la plupart des gens de ce pays, en isolant, comme une unité à part de tout le reste, la race des Grecs, tandis que, une fois la dénomination de « Barbares » appliquée à l’ensemble total des autres races, dont le nombre est pourtant infini, qui entre elles ne s’unissent pas et ne parlent pas la même langue, on s’attend à trouver dans cette dénomination unique la raison de l’unité de la race. »

Platon, Le Politique

La mise en garde est claire : il faut se méfier des mots qui imposent des divisions arbitraires sans ancrage dans la réalité. Nommer l’Autre comme autre ce n’est pas découper sa réalité mais l’enfermer dans une catégorie abstraite. Une sorte d’homocentrisme nous habitue à rejeter le différent dans une seule et même catégorie, la catégorie de l’Autre. Cette facilité nous condamne à la cécité : nous ne voyons alors qu’un seul et même ensemble étranger, là où grouille  une diversité infinie. Nous nous représentons une totalité morte là où se manifeste un tout vivant, bariolé et complexe. L’Autre, ce sont en réalité une infinité d’autres, qui ne forment pas une totalité homogène mais un tout disparate, et qui parlent des langues qui ne forment pas une symphonie une, mais un chant à la lettre « asymphonique »: asumphônois, dit en effet Platon. C’est à cette asymphonie des langues du Tout-Monde qu’une raison pressée de catégoriser se rend sourde. Le logos platonicien, lui, nous y rend sensibles. Chose remarquable entre toutes, Platon place cette leçon de diversalité que n’eût pas reniée Glissant dans la bouche de L’Etranger (Xenos), d’où sort, comme de juste, sinon la vérité du moins le vivant du monde.