Guillaume Pigeard de Gurbert : Contre la philosophie, coll. Un endroit où aller, Actes Sud, Arles, 2010

Le livre de Guillaume Pigeard de Gurbert est écrit pour bousculer. D’abord, par son titre, Contre la philosophie, qui laisserait à penser qu’il s’agit d’un énième pamphlet dans lequel l’auteur cracherait dans la soupe qui le nourrit – on en connaît d’autres, en ce temps de forfanterie, qui érigent les rejetons de leur paresse intellectuelle en pensées iconoclastes. Ensuite, parce qu’il part du constat que chacun a expérimenté et que tous occultent pieusement de l’impossibilité de faire de la philosophie tout en en faisant. C’est « le destin de la philosophie que de n’exister qu’à l’insu d’elle-même » (p. 8). Enfin, grâce à son style joyeux joint à une rhétorique rigoureuse qui, répondant aux injonctions d’Hubert Nyssen et de Patrick Chamoiseau, vise à raconter des histoires où se côtoient Shakespeare et les frères Fratellini, le temple grec et la piste circulaire du cirque, Karl Marx et Victor Hugo, Vincent Van Gogh et Théo, etc., et, pour conclure, un enfant philosophe affublé du nez rouge du clown.

À la manière du taon socratique, l’auteur entend nous réveiller de notre sommeil dogmatique. Il nous dit en substance : « Il est possible que la philosophie naisse de l’étonnement, cet affect qui en appelle à la raison et donc au concept, ainsi que nous l’ont appris Platon et Aristote que nous répétons à satiété depuis, mais encore faut-il s’en assurer. Et si la philosophie était justement la manifestation de son impossibilité ? ».

Un mot pour le dire : pathématique. Le pathématique désigne : « ce qui est contre la philosophie et sans quoi elle n’est pas » (p. 19). Il est l’état de la pensée qui subit à son insu une donnée extérieure qui la fait trembler et la neutralise. Or c’est cet impensable que cherche à penser la philosophie. Et c’est pourquoi, les concepts philosophiques sont toujours flottants, contrairement aux concepts mathématiques. Ces derniers (il faut prendre mathesis au sens étymologique du terme auquel se réfère Platon, par exemple) sont de l’ordre de la construction intellectuelle, du produit de la pensée. Marques de la pensée agissante, ils interviennent, par conséquent, en second quand l’esprit a été troublé par et a enregistré l’en-dehors de lui alors que la – et non plus lepathématique a pour préoccupation l’état de la pensée en tant qu’elle subit. Enfin, le « patiment » est l’état affectif que la pensée demeure incapable de mathématiser lorsqu’elle se révèle impuissante à transformer ce quelque chose en objet de pensée (p. 22). C’est pourquoi il n’est pas l’autre nom du sentiment car dans le sentiment, il y a déjà une reprise de la pensée.

Ferraillant avec l’oubli de l’être heideggérien comme avec la création des concepts deleuzienne, Pigeard de Gurbert montre que cet oubli c’est celui de l’impensable et que la création des concepts propre à chaque philosophie est une manière singulière de se rassurer mathématiquement mais aussi d’introduire subrepticement cet impensable dans le concept et, par conséquent, de le lézarder, lesté qu’il est par le patiment. D’où les portraits pathématiques qui s’en suivent, en guise d’exemples dont la description a pour fin d’illustrer la thèse : Descartes qui fait table rase de l’enfant en lui pétri de préjugés parce qu’il veut devenir homme; Platon en Hamlet jeune homme parricide de l’Un parménidien; Hegel l’homme mûr qui, parce qu’il a nié les temples grecs ouverts aux quatre vents (ce en quoi il se trompait, d’ailleurs; mais, à sa décharge, il ne pouvait pas le savoir) construit les lieux de recueillement matérialisés par les cathédrales gothiques. Puis, second temps de la démonstration, l’exposé analytique du pathétique de ces trois emblèmes de la philosophie poussés à chercher, par la médiation des concepts, à évacuer la violence pathématique exercée par l’être sur la pensée. Ainsi comprend-on le projet de mathesis universalis de l’un, la philosophie des Idées qui est le simulacre de l’état pathématique chez l’autre, et l’audace du dernier qui entend la patience du concept comme patience de l’être. Mais il n’en demeure pas moins vrai que chacun bute contre le mur de l’impensable. Au bout du compte, cette Histoire pseudo-politique de la philosophie (p. 163 & sq) ne nous conduit-elle pas, à tout le moins, à soupçonner que ce n’est pas de l’étonnement que naît la philosophie mais de la nausée de Roquentin (p. 215) ?

La dernière partie de l’essai prend acte de l’échec qui est, en même temps, la raison d’être de la philosophie, sa vie, son affaire propre. Elle en tire les conséquences. La philosophie a un adversaire, l’impensable. En revanche, son ennemi, c’est non plus ce à quoi elle se heurte mais l’autre qui blesse ou qui tue. Le tueur, machine aveugle, donc pas nécessairement antiphilosophique, mais extérieur à l’espace contre-philosophique, est de l’ordre du politique. Il prend une infinité de formes possibles qui s’enchevêtrent : économie, technique, techno-sciences, administration, culture, etc., accompagnées de leurs avatars actuels (déshumanisation, biologisation politique, judiciarisation de la vie, etc.) et se caractérise avant tout par son implacabilité structurelle qui ne tolère pas le moindre grippage de ses rouages. Il revient à l’« épiphilosophie politique » (p. 219 & sq), selon le néologisme créé pour l’occasion, de s’occuper de ces dispositifs de pouvoir et de montrer en quoi les grains de sables, dont les clowns, les saltimbanques (voir Pierrot le fou) et les enfants sont les représentants et les symboles, fissurent le système et ouvrent les possibilités de philosopher. Ainsi le livre se referme-t-il sur l’enfant philosophe au nez rouge.

On pourra toujours chipoter ici ou là et récuser les images, les redites et les télescopages et, parfois, les fulgurances ou demeurer perplexe devant les allusions. On pourra aussi critiquer et remettre en question le concept de pathématique qui est la clef de voûte de l’édifice ou relever le flou conceptuel de la notion d’épiphilosophie. Mais c’est justement ce que Guillaume Pigeard de Gurbert attend de son lecteur. Qu’il le lise et le contredise éventuellement. Qu’il philosophe, en somme. Dit autrement, Contre la philosophie est un livre de philosophie écrit par un philosophe.

Alain BILLECOQ, Inspecteur de philosophie