Archive pour septembre, 2011


Métaphysique de la clope

François Noudelmann reçoit Guillaume Pigeard de Gurbert pour son ouvrage Fumer tue: peut-on risquer sa vie? paru chez Flammarion

dans l’émission « Le Journal de la philosophie » sur France Culture

:http://www.franceculture.com/emission-le-journal-de-la-philosophie-fumer-tue-peut-on-risquer-sa-vie-2011-09-29.html

Une conférence de 18 minutes de Jean-Pol TASSIN qui propose une plongée dans le cerveau où l’on peut puiser une définition de la philosophie (à partir de la 12ème minute).

Un dispositif neuronal glutamique sert à recevoir les données extérieures, un autre, modulateur, permet de réguler ces données, de les « moduler ». Au cours des quinze premières années de la vie, ces deux dispositifs se couplent progressivement jusqu’à atteindre un équilibre qui empêche que le dispositif réceptif soit livré à lui-même et bascule dans la démesure comme on le voit chez l’enfant dont les émotions fonctionnent en régime excessif. C’est ce couplage des deux dispositifs, réceptif et modulateur, que la pharmacodépendance détruit, de façon irréversible, « libérant » la face sensible du cerveau du contrôle cérébral. Les données ne sont plus traitées mais simplement reçues, dans une violence sans mesure.

En termes philosophiques, on dira que la surface pathématique de la pensée est découplée de son appareillage mathématique. Le philosophe est découplé, s’il est vrai que la sensibilité de la pensée à l’impensable est le « bien » commun de toute philosophie. Et le destin de la philosophie se divise alors en deux pentes : la pente pathétique qui cherche à remettre le dehors sous la tutelle du concept; la pente pathématique (glutamique !) qui renonce au placebo conceptuel pour abandonner la pensée au dehors, quitte à exposer la philosophie à sa propre mort. Lorsque le cri retentit, le sursaut du philosophe laisse sur sa pensée une balafre inoubliable avec laquelle il va passer sa vie à s’entretenir comme de sa propre mort commencée.

Hommage à Glissant

EDOUARD GLISSANT

1928-2011

UNE AFFECTUEUSE REVERENCE

Le 21 septembre prochain Edouard Glissant aurait eu 83 ans.

Premier anniversaire depuis sa disparition, le 3 février 2011.

Cependant, il est là, parmi nous, auprès du rocher du Diamant,

dans les rumeurs du petit cimetière,

sur l’éclat de la plage ardente.

Mercredi,

dès 17 heures,

se retrouver, se rassembler,

lui réciter un peu de ce qu’il nous a si longtemps récité :

poèmes, pensées, fulgurances et visions…

Chacun pourra lui parler en silence ou en murmures,

en poèmes ou témoignages,

manière de dégager cette absence qui nous pèse

dessous la grandiose extension d’une œuvre

qui l’incline pourtant et la tient en respect :

« Rien n’est vrai, tout est vivant ».

MERCREDI 21 SEPTEMBRE,

à partir de 17 heures,

cimetière du diamant

ouvert à tous, ouvert à toutes,

pour une très simple, très douce,

très affectueuse révérence.

Patrick Chamoiseau

Alphabet grec

Cécité patrimoniale

MAISONS D’ILLUSTRES OU LIEUX TERRIBLES ?

Le nouveau label du ministère de la culture destiné à mettre en valeur les maisons de « personnages illustres » a été appliqué en Martinique de manière très étrange.  Si l’on examine les trois maisons « élues » –– celle d’Homère Clément au François, magnifiée par l’excellent travail de la Fondation Clément ; celle de la Pagerie aux Trois Ilets, avec en arrière-plan la Joséphine de Beauharnais ; enfin le domaine de Fond Saint-Jacques avec comme ombre portée le sieur Jean-Baptiste Labat –– on s’aperçoit que les « corrélations » avec les temps esclavagistes, et même avec l’esclavagisme actif, sont inquiétantes. Pour ne parler que du Père Labat je ne vois rien là « d’illustre » : seulement l’abîme qui se noue entre un esprit brillant, à l’ampleur humaniste, et les perversions d’un sinistre esclavagiste. Et toutes ces maisons (que l’on pourrait sans problème qualifier de « remarquables », ou « extraordinaires »), gardent tout de même les échos de l’une des formes de deshumanisation jamais atteinte par tous les esclavages connus de l’histoire d’homo-sapiens-demens.

Élévation et dignité

Le mot « illustre », n’atteste pas seulement d’une grande notoriété (à ce régime-là Hitler serait illustre), il distingue surtout une trajectoire exemplaire du point de vue de l’élévation et de la dignité humaines. Dès lors, si les historiens, responsables politiques et homme de conscience martiniquais avaient été simplement consultés, on aurait sans doute vu surgir la maison Aliker encore abandonnée rue Garnier pages, celle de Césaire à Redoute, celle de Gilbert Gratiant, celle de René Ménil, ou celle d’Edouard Glissant au Diamant, peut-être le siège du Parti communiste martiniquais au Terres Sainville, la maison Lagrosillière à Sainte-Marie…, on aurait cherché quelque lieu de séjour de l’admirable Victor Schœlcher, de Louis Telga, de Rosannie Soleil, de Frantz Fanon, ou encore ces innombrables cases anonymes qui sont autant de traces d’héroïsmes et de courage sans écriture, sans cirque et sans parole… Hélas, notre notion du patrimoine ne sait pas encore identifier, et encore moins valoriser, toutes ces attestations qui pour n’être que des « Traces » s’érigent pourtant en stèles d’une ampleur infinie… Néanmoins, malgré nos incapacités, pour éviter le pire ou conjurer les bizarreries, le balisage symbolique du lieu Martinique doit demeurer une stricte affaire martiniquaise.

Patrick CHAMOISEAU

Platon_Le politique_dichotomies

Théétète

L’intermède sur la politique.

Après avoir examiné l’idée que la vérité est une idée creuse, tout en étant relatif, Platon se demande si la relativité s’applique aussi au domaine de la politique. On passe ainsi de la relativité du vrai et du faux à la relativité du bon et du mauvais que visent les lois.

Au passage Platon distingue, pour les opposer, la vie politique, aliénée au social, et l’existence philosophique offerte au loisir de penser.

Théétète_politique

L’asymphonie du Tout-Monde

Un précurseur méconnu de Glissant, Platon penseur du Tout-Monde :

“−LE JEUNE SOCRATE. Quelle est l’erreur que nous venons de commettre dans nos divisions, comme tu le prétends ?

−L’ETRANGER. Voilà en quoi elle consiste : pareille à celle que quelqu’un qui, s’étant proposé de diviser en deux le genre humain, le diviserait selon le mode de répartition usité par la plupart des gens de ce pays, en isolant, comme une unité à part de tout le reste, la race des Grecs, tandis que, une fois la dénomination de « Barbares » appliquée à l’ensemble total des autres races, dont le nombre est pourtant infini, qui entre elles ne s’unissent pas et ne parlent pas la même langue, on s’attend à trouver dans cette dénomination unique la raison de l’unité de la race. »

Platon, Le Politique

La mise en garde est claire : il faut se méfier des mots qui imposent des divisions arbitraires sans ancrage dans la réalité. Nommer l’Autre comme autre ce n’est pas découper sa réalité mais l’enfermer dans une catégorie abstraite. Une sorte d’homocentrisme nous habitue à rejeter le différent dans une seule et même catégorie, la catégorie de l’Autre. Cette facilité nous condamne à la cécité : nous ne voyons alors qu’un seul et même ensemble étranger, là où grouille  une diversité infinie. Nous nous représentons une totalité morte là où se manifeste un tout vivant, bariolé et complexe. L’Autre, ce sont en réalité une infinité d’autres, qui ne forment pas une totalité homogène mais un tout disparate, et qui parlent des langues qui ne forment pas une symphonie une, mais un chant à la lettre « asymphonique »: asumphônois, dit en effet Platon. C’est à cette asymphonie des langues du Tout-Monde qu’une raison pressée de catégoriser se rend sourde. Le logos platonicien, lui, nous y rend sensibles. Chose remarquable entre toutes, Platon place cette leçon de diversalité que n’eût pas reniée Glissant dans la bouche de L’Etranger (Xenos), d’où sort, comme de juste, sinon la vérité du moins le vivant du monde.

Critique de Contre la philosophie

Guillaume Pigeard de Gurbert : Contre la philosophie, coll. Un endroit où aller, Actes Sud, Arles, 2010

Le livre de Guillaume Pigeard de Gurbert est écrit pour bousculer. D’abord, par son titre, Contre la philosophie, qui laisserait à penser qu’il s’agit d’un énième pamphlet dans lequel l’auteur cracherait dans la soupe qui le nourrit – on en connaît d’autres, en ce temps de forfanterie, qui érigent les rejetons de leur paresse intellectuelle en pensées iconoclastes. Ensuite, parce qu’il part du constat que chacun a expérimenté et que tous occultent pieusement de l’impossibilité de faire de la philosophie tout en en faisant. C’est « le destin de la philosophie que de n’exister qu’à l’insu d’elle-même » (p. 8). Enfin, grâce à son style joyeux joint à une rhétorique rigoureuse qui, répondant aux injonctions d’Hubert Nyssen et de Patrick Chamoiseau, vise à raconter des histoires où se côtoient Shakespeare et les frères Fratellini, le temple grec et la piste circulaire du cirque, Karl Marx et Victor Hugo, Vincent Van Gogh et Théo, etc., et, pour conclure, un enfant philosophe affublé du nez rouge du clown.

À la manière du taon socratique, l’auteur entend nous réveiller de notre sommeil dogmatique. Il nous dit en substance : « Il est possible que la philosophie naisse de l’étonnement, cet affect qui en appelle à la raison et donc au concept, ainsi que nous l’ont appris Platon et Aristote que nous répétons à satiété depuis, mais encore faut-il s’en assurer. Et si la philosophie était justement la manifestation de son impossibilité ? ».

Un mot pour le dire : pathématique. Le pathématique désigne : « ce qui est contre la philosophie et sans quoi elle n’est pas » (p. 19). Il est l’état de la pensée qui subit à son insu une donnée extérieure qui la fait trembler et la neutralise. Or c’est cet impensable que cherche à penser la philosophie. Et c’est pourquoi, les concepts philosophiques sont toujours flottants, contrairement aux concepts mathématiques. Ces derniers (il faut prendre mathesis au sens étymologique du terme auquel se réfère Platon, par exemple) sont de l’ordre de la construction intellectuelle, du produit de la pensée. Marques de la pensée agissante, ils interviennent, par conséquent, en second quand l’esprit a été troublé par et a enregistré l’en-dehors de lui alors que la – et non plus lepathématique a pour préoccupation l’état de la pensée en tant qu’elle subit. Enfin, le « patiment » est l’état affectif que la pensée demeure incapable de mathématiser lorsqu’elle se révèle impuissante à transformer ce quelque chose en objet de pensée (p. 22). C’est pourquoi il n’est pas l’autre nom du sentiment car dans le sentiment, il y a déjà une reprise de la pensée.

Ferraillant avec l’oubli de l’être heideggérien comme avec la création des concepts deleuzienne, Pigeard de Gurbert montre que cet oubli c’est celui de l’impensable et que la création des concepts propre à chaque philosophie est une manière singulière de se rassurer mathématiquement mais aussi d’introduire subrepticement cet impensable dans le concept et, par conséquent, de le lézarder, lesté qu’il est par le patiment. D’où les portraits pathématiques qui s’en suivent, en guise d’exemples dont la description a pour fin d’illustrer la thèse : Descartes qui fait table rase de l’enfant en lui pétri de préjugés parce qu’il veut devenir homme; Platon en Hamlet jeune homme parricide de l’Un parménidien; Hegel l’homme mûr qui, parce qu’il a nié les temples grecs ouverts aux quatre vents (ce en quoi il se trompait, d’ailleurs; mais, à sa décharge, il ne pouvait pas le savoir) construit les lieux de recueillement matérialisés par les cathédrales gothiques. Puis, second temps de la démonstration, l’exposé analytique du pathétique de ces trois emblèmes de la philosophie poussés à chercher, par la médiation des concepts, à évacuer la violence pathématique exercée par l’être sur la pensée. Ainsi comprend-on le projet de mathesis universalis de l’un, la philosophie des Idées qui est le simulacre de l’état pathématique chez l’autre, et l’audace du dernier qui entend la patience du concept comme patience de l’être. Mais il n’en demeure pas moins vrai que chacun bute contre le mur de l’impensable. Au bout du compte, cette Histoire pseudo-politique de la philosophie (p. 163 & sq) ne nous conduit-elle pas, à tout le moins, à soupçonner que ce n’est pas de l’étonnement que naît la philosophie mais de la nausée de Roquentin (p. 215) ?

La dernière partie de l’essai prend acte de l’échec qui est, en même temps, la raison d’être de la philosophie, sa vie, son affaire propre. Elle en tire les conséquences. La philosophie a un adversaire, l’impensable. En revanche, son ennemi, c’est non plus ce à quoi elle se heurte mais l’autre qui blesse ou qui tue. Le tueur, machine aveugle, donc pas nécessairement antiphilosophique, mais extérieur à l’espace contre-philosophique, est de l’ordre du politique. Il prend une infinité de formes possibles qui s’enchevêtrent : économie, technique, techno-sciences, administration, culture, etc., accompagnées de leurs avatars actuels (déshumanisation, biologisation politique, judiciarisation de la vie, etc.) et se caractérise avant tout par son implacabilité structurelle qui ne tolère pas le moindre grippage de ses rouages. Il revient à l’« épiphilosophie politique » (p. 219 & sq), selon le néologisme créé pour l’occasion, de s’occuper de ces dispositifs de pouvoir et de montrer en quoi les grains de sables, dont les clowns, les saltimbanques (voir Pierrot le fou) et les enfants sont les représentants et les symboles, fissurent le système et ouvrent les possibilités de philosopher. Ainsi le livre se referme-t-il sur l’enfant philosophe au nez rouge.

On pourra toujours chipoter ici ou là et récuser les images, les redites et les télescopages et, parfois, les fulgurances ou demeurer perplexe devant les allusions. On pourra aussi critiquer et remettre en question le concept de pathématique qui est la clef de voûte de l’édifice ou relever le flou conceptuel de la notion d’épiphilosophie. Mais c’est justement ce que Guillaume Pigeard de Gurbert attend de son lecteur. Qu’il le lise et le contredise éventuellement. Qu’il philosophe, en somme. Dit autrement, Contre la philosophie est un livre de philosophie écrit par un philosophe.

Alain BILLECOQ, Inspecteur de philosophie

Fumer tue

Article paru sur le site philosophie de l’Académie de Paris :

(http://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_343951/lectures)

Guillaume PIGEARD de GURBERT , Fumer tue. Peut-on risquer sa vie ?

Flammarion, coll. Antidote

120 pages, 8 €

Fumer, assurément, est mauvais pour la santé. De cette évidence partagée, que peut dire le philosophe ? A partir d’un examen de la formule figurant sur les paquets de cigarettes, ce petit livre conduit le lecteur de l’analyse des mécanismes du néolibéralisme à la découverte de la dimension métaphysique de l’acte de fumer en passant par la recherche de la signification anthropologique de l’art de fumer.

Fidèle au mot d’ordre de la collection dans laquelle il s’inscrit, il s’agit d’un vrai livre de philosophie, à la fois léger et profond, destiné « à tous ceux qui veulent se construire un avis, par eux-mêmes et pour eux-mêmes ».

Professeur agrégé, docteur en philosophie, Guillaume Pigeard de Gurbert enseigne au Lycée de Bellevue à Fort-de-France.

Parution cette semaine

de ce petit livre aux éditions Flammarion

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