Patiments : ils déclinent l’état de la pensée exposée à ce qui est donné à elle avant
que cela soit changé en donné de la pensée. “Patiment” désigne le trouble
que l’en-dehors de la pensée fait sur elle sans qu’elle ait pu le mathématiser si
peu que ce soit, c’est-à-dire sans avoir pu le transformer en objet de pensée, en
produit de la pensée, en résultat de l’activité de penser. Si les sentiments, comme
la tristesse, sont des récits de puissances que la pensée brode autour d’absences,
les patiments, comme la stupeur, désignent les états affectifs que la pensée subit
en présence d’un donné qu’elle n’a pas elle-même produit, qui lui fait violence et
qu’elle ne sait pas traiter. La réjouissance est un sentiment que produit ce que l’on
se raconte à soi-même, alors que la joie est ce patiment qui consiste dans le fait
d’être saisi par l’être-là d’une chose, d’un être ou du monde. Le sentiment n’est
pas réceptivité passive d’un donné mais création spontanée d’un récit qui remplace
la présence de la chose par la puissance de l’absence : la tristesse de la mort
déploie les intrigues passées et manquées pour oblitérer le patiment du mort. Il se
pourrait bien en effet que les sentiments soient des tentatives d’exorcismes des
patiments, des essais pour métamorphoser des blocs de présence en lignes
de puissance, des états d’être en indices de signes.

(extrait de Contre la philosophie, Actes Sud, 2010)