« LE PHILOSOPHE parle de cercle, mais c’est un cirque qu’il a dans la tête. Sa pensée est une piste ouverte, à un certain endroit, par où entre le dehors qui se trouve là-contre. Du reste, Hegel ne dit jamais que la philosophie est un cercle, mais bien que c’est un cercle “revenant sur lui-même” et donc que c’est le mouvement de le fermer qui définit la philosophie et non le cercle tout tracé. Sa philosophie consiste précisément dans les efforts du concept pour refermer le cercle. Et, dans ce mouvement du cercle
en train de se former, la philosophie affronte le risque que ce tracé rencontre en chemin des entraves qui l’empêchent de se fermer sur soi, qui le condamnent à l’inachèvement, à l’incomplétude, et qui le laissent de ce fait ouvert à toutes sortes d’intrusions étrangères. Il faut donc concevoir la philosophie non comme un cercle tout fait mais comme une piste, qui est un faux cercle : derrière le rideau se cache une ouverture qui brise le cercle apparent et ménage un accès au dehors. Si Hegel a rêvé d’enfermer la pensée dans le havre d’un savoir encyclopédique, on sait maintenant que c’est sur le fond d’une philosophie encircopédique. Car la philosophie n’existe que par ce petit bout de cercle qui manque encore pour que le cercle soit complet et qui distingue radicalement le cercle de la piste, laquelle fait une ouverture dans la pensée qui y met un cirque pas possible. Et c’est ce cirque-là qui s’appelle “philosophie” [...] Puisqu’il faut désormais imaginer la philosophie comme une piste de cirque, c’est l’occasion de reprendre, le bon mot d’un clown de génie, en l’occurrence Calvero alias Chaplin. Disons donc, pour parler comme le clown, que la surface pathématique de la pensée par où elle est ouverte au dehors est le sang de la philosophie : même si le voir lui fait horreur, il coule dans ses veines ! »

(extrait de Contre la philosophie, Actes Sud, 2010)