« Lire les philosophes, ce n’est certes pas lire entre les lignes mais percevoir les béances sur lesquelles le texte “repose”et qui le minent en même temps qu’elles lui confèrent sa réalité philosophique. Pour lire les philosophes, il faut pouvoir lire ce qui n’est pas de l’ordre du lisible et qui perce tantôt à travers, tantôt malgré le texte qui cherche à le circonvenir, à l’articuler, à le taire ou, plus rarement, à le restituer. C’est cette attention, non, cette sensibilité à l’illisible d’un texte philosophique qui ouvre à sa réalité philosophique. Interpréter un mot, définir un concept, en saisir le sens restent des opérations secondaires. Lire un texte philosophique, c’est donc pour l’essentiel en restituer les lézardes. Non les défauts de raisonnement
ou les faiblesses logiques, mais bel et bien les lézardes provoquées par le choc
du dehors dont le texte philosophique en question est la chambre d’enregistrement.
Lire les philosophes, c’est ainsi déchiffrer des griffures. C’est remonter de l’empreinte au réel. On pourrait appeler ce principe de lecture philosophique “le complexe
de Robinson” en évoquant la sidération de ce dernier devant la découverte d’une empreinte laissée sur le sable par un autre que lui. Il faut en effet concevoir ici la lecture comme l’épreuve attestatoire d’une présence contre-philo sophi – que dont le texte a gardé l’empreinte. »