Cet article à lire dans le journal Le monde daté du vendredi 26 novembre 2010 :

Faire de la philosophie en 2de, c’est trop tôt – Guillaume Pigeard de Gurbert,

LE MONDE, article paru dans l’édition du 26.11.10

Voilà que ressurgit d’un carton ministériel la vieille idée d’introduire l’enseignement de la philosophie plus tôt dans le cursus scolaire. Aujourd’hui, l’idée est de le tester au lycée, en classe de 2de ; d’autres fois, on a voulu l’essayer au collège, voire à l’école primaire. Les uns comme les autres se gardent le plus souvent de dire ce qui fait au juste qu’un enseignement est un enseignement philosophique, et non simplement un enseignement de choses qui ont un rapport plus ou moins lointain à la philosophie.

Comme si cela allait de soi, comme si chacun savait bien ce que c’était que la philosophie et, a fortiori, son enseignement. On présuppose tantôt que la philosophie consiste en une manière de penser, une méthode, et l’apprentissage de l’argumentation, de l’analyse, de la critique ou du questionnement, lequel tient alors lieu de label « philosophique ». Tantôt on mentionne les thèmes censés garantir l’appellation « philosophique » de l’enseignement, non plus par la forme mais cette fois par le contenu.

Pour ma part, j’observe depuis vingt ans dans mes classes que l’année de terminale constitue le bon moment pour entrer en philosophie et je devine qu’un an plus tôt, à quelques exceptions près, les élèves passeraient à côté. Pour autant que je m’en souvienne, si ma propre découverte de l’enseignement philosophique en classe de terminale a été déterminante, au point d’y consacrer mon existence, je crois que je n’aurais pas été aussi bien préparé l’année précédente et je crains fort que l’élève que j’étais en 2de ne se fût mépris sur la nature de cet enseignement. Tout cela, bien sûr, relève de l’empirique et reste hautement discutable.

Il me semble que tout ce débat repose sur un malentendu concernant ce que c’est que la philosophie. Je veux parler de cette présupposition silencieuse selon laquelle tout le monde sait plus ou moins ce que c’est que la philosophie et est donc à même d’être pour ou contre son enseignement en 2de. Or il n’est pas du tout certain que tel soit le cas. A écouter les discussions, on a le sentiment d’être en présence d’une sorte d’essaim souterrain de définitions dont l’unité est absente.

Commençons par écarter toutes les pseudo-définitions en disant clairement ce que la philosophie n’est en aucun cas : la philosophie n’est pas une méthode ni une forme de pensée. Je mets au défi quiconque de définir une telle méthode sans englober du même coup dans sa définition bien d’autres disciplines.

La philosophie ne se définit pas davantage par des thèmes ou des questions spécifiques : Dieu, le désir, la mort, que sais-je encore ?, ces thèmes et les questions qu’ils suscitent appartiennent aussi bien à la religion ou aux sciences. Pourtant, si la philosophie existe, et c’est un fait qu’elle existe, elle doit bien pouvoir être définie. Et c’est à partir de cette définition seule qu’on doit être à même de poser le problème de l’enseignement philosophique en 2de.

Il faut ici chercher ce qui se retrouve à chaque fois chez les grands philosophes, ce qui leur appartient en propre et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Or, ce trait qui fait la dimension philosophique d’une pensée, c’est très précisément la prise en compte par la pensée de l’impensable. La philosophie est en effet cette pensée qui se définit par sa sensibilité à l’impensable que son usage ordinaire, scientifique ou religieux lui ravit.

La philosophie est une sorte de raté de la pensée, une manière d’aberration intellectuelle. Là où science et religion ouvrent à la pensée des horizons infinis, la philosophie est une impasse évolutive de la pensée arrêtée par le mur de l’impensable. Ce n’est pas qu’elle se satisfasse de ce désastre ni qu’elle l’ait voulu ou qu’elle le revendique. C’est juste qu’elle ne peut pas faire autrement que d’y penser comme à son propre problème incontournable, qui met en doute son existence même. Voilà la philosophie : la pensée saisie d’un doute indépassable et inoubliable non pas sur tel objet, tel sujet, telle question ou tel thème, mais sur sa propre existence !

La science, elle, ne connaît que le drame de l’inconnu, qui est du non encore pensé c’est-à-dire du pensable. La religion, de son côté, oscille entre la pensée et la passion du divin. Mais qu’elle aille au divin par la raison ou qu’elle s’y sente passionnément attirée, le divin est de toute façon l’assurance absolue contre l’impensable. La pensée philosophique se situe en deçà du penchant de la pensée pour le pensable. Le problème naturel de la pensée est d’échapper à l’impensable. Le fait philosophique, lui, est celui d’une pensée qui y est engluée au point de douter de jamais pouvoir s’en sortir.

La présence ou l’absence de cette tragédie de l’impensable fait le départ entre la philosophie et ses ombres. Or, pour y avoir affaire, il faut que la pensée se soit préalablement et durablement installée dans son élément : le pensable. Tel est précisément le rôle de l’enseignement secondaire, qui apprend à étendre l’empire du pensable à l’histoire, à la biologie, à l’économie, etc. et dont l’enseignement philosophique constitue très exactement la limite.

L’enseignement de la philosophie en terminale ne vient pas simplement ajouter une nouvelle discipline, un champ d’application supplémentaire pour la pensée. Non, il intervient comme une découverte qui rend à la pensée sa sensibilité à l’impensable et fissure l’édifice construit jusque-là, depuis l’apprentissage de la lecture jusqu’à la maîtrise du calcul intégral ou des lois de l’hérédité, en passant par la connaissance du passé.

Veillons d’abord à bien installer les élèves de lycée dans l’effort de la pensée pour ramener l’impensé au pensable. Plus ceux-ci auront pratiqué la puissance de la pensée dans divers domaines, mieux ils seront préparés à endurer cette épreuve, qui se nomme philosophie, d’une pensée préoccupée par son impuissance, comme c’est le cas aujourd’hui.

Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/11/25/faire-de-la-philosophie-en-2de-c-est-trop-tot_1444889_3232.html