L’ARTISTE ET L’IMPENSABLE

En salut à son altesse sérénissime, le prince Guillaume Pigeard de Gurbert.

L’impensable est le magma matriciel de toute création, forme ou pensée.

Il est l’informe générique de la forme, l’indicible du dire, le paysage de l’invisible.

Il est ce vertige qui surplombe l’un et le multiple, le divers, le vivant.

Il est ce choc inaugural qui, sinon l’immense déroute, nous force à significations.

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Ce qui rapproche l’art de la pensée véritable, l’écrivain du philosophe, le plasticien du musicien, c’est leur rapport à l’impensable comme compagnon et fondement même de toute notre existence. En face de l’impensable les grands artistes ou les grands philosophes ne prennent jamais la fuite, ou alors ils le font sans baisser le regard, dans une incandescence de beautés pathétiques qui laissent béante, et donc féconde, la tragédie.

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Dans la confrontation à l’impensable, l’art (dans ses religions) a précédé la pensée, et la pensée l’a libéré ; mais quand cette dernière défaille, l’art peut œuvrer encore, par des forces et des formes. Dès lors, un vrai philosophe est toujours un artiste, et toute la philosophie fait masse ensoleillée chez les monstres de l’art.

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L’œuvre d’art est ce qu’il existe de plus attentif à l’impensable de l’être.

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Et donc : point d’art, point de poésie, point de pensée, sans un courage infini et une lucidité qui, toujours au bord de la déroute, ne désespère jamais.

Patrick CHAMOISEAU