LE CRI RETOURNÉ

(article paru dans L’Humanité Dimanche, semaine du 14 juillet 2010)

S’il fallait établir un rapprochement entre l’époque actuelle et une révolution, c’est à celle de 1848 plutôt qu’à celle de 1789 qu’il faudrait remonter. En effet, le capitalisme est à nouveau en pleine expansion, grâce à la crise qui lui lâche la bride, et la révolution financière atomise par avance les moindres soulèvements, tout comme la révolution industrielle a eu raison de la révolte ouvrière de 1848.

S’il y a un travail et une urgence pour la pensée politique, ce n’est donc pas de débiter à l’abri de son écran d’ordinateur le roman de la révolution possible, mais d’interroger le système actuel qui semble rendre toute révolte impossible. Le mouvement social de la Guadeloupe et de la Martinique est retombé. Ailleurs, d’autres soulèvements qui seraient hautement nécessaires, ne viennent pas. Le problème politique est bien de savoir quel mécanisme explique « cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri » (Césaire).

Le carcan capitaliste ne pèse plus sur nous comme une contrainte externe, à la façon de l’État ou de toute autre forme de pouvoir politique, mais est devenu une aspiration interne et intime. Les forces économiques, avec leurs normes, leurs cadences et leur horizon, ont fini par être intériorisées, au point de prendre en particulier la forme d’une mauvaise conscience économique. De là le régime généralisé de la honte : honte de n’être pas rentable (chômeur, lycéen, étudiant), de ne pas l’être assez (fonctionnaire) ou de ne plus l’être (retraité). Régime de la honte et de la peur du néant économique qui taraude notamment le candidat à la retraite, dès lors que l’être des personnes (mais aussi des choses et de la terre) se mesure à leur exploitabilité.

En nourrissant l’humiliation, cette mauvaise conscience économique ne développe pas le sens de la responsabilité politique du citoyen mais l’étouffe au contraire. D’où ce phénomène monstrueux d’un peuple ennemi de lui-même. A-t-on idée de ce désastre politique : un peuple dressé, un peuple en révolte, mais contre lui-même ? Un peuple retourné contre ses aspirations propres par ce despotisme intérieur de pensée-slogan et de projet-logo filmé par Jean-Luc Godard dans la « surprise-party chez M. et Mme Nespresso » de Pierrot le fou. Le cheval de Troie du Capital qui trône désormais au cœur de nos nouvelles sociétés d’autocontrôle, permet d’en extirper tout germe révolutionnaire. La condamnation publique unanime des sommets du système ne trahit-elle pas un désir profond et général d’en être ?

Guillaume Pigeard de Gurbert

professeur de philosophie