Tribunes – le 8 Juillet 2010

L’impossibilité constitutive de la philosophie

Stéphane Floccari, philosophe

Contre la philosophie,de Guillaume Pigeard de Gurbert.  Éditions Actes Sud, 2010, 310 pages, 23 euros.

Platon n’a pas écrit de dialogue sur le philosophe, mais sur le sophiste et le politique ; Descartes formule avant tout les principes de sa propre philosophie ; Hegel construit une encyclopédie dans laquelle la philosophie s’accomplit comme science ; Nietzsche ne nous laisse que l’ébauche d’un Livre du philosophe. La philosophie consisterait-elle à faire quelque chose (ce dont généralement on doute) mais sans savoir ce que l’on fait (ce dont on ne doute généralement pas) ? Telle est l’hypothèse que Guillaume Pigeard de Gurbert prend au sérieux dans un livre qui est un véritable traité de philosophie.

Son objet inédit est l’impossibilité de la philosophie. Cette impossibilité n’est pas provisoire, ni contingente ni même scandaleuse. Elle est constitutive de la philosophie elle-même. La philosophie ne survit pas à son impossibilité (même si, dans l’institution scolaire et ailleurs dans la société, elle est de fait régulièrement menacée de disparition ou de récupération) ; elle en vit et se confond avec l’épreuve qui fait d’elle quelque chose d’impossible. C’est pourquoi, selon Guillaume Pigeard de Gurbert, même Deleuze et Guattari, dans leur Qu’est-ce que la philosophie ? (1), ont manqué l’essentiel. Ni communication, ni contemplation, ni réflexion, la philosophie n’est pas non plus simple création de concepts. Pour l’appréhender « dans son fait », il faut en suspendre les représentations ou les définitions pré-établies.

L’ouvrage est passionnant d’un bout à l’autre. Il invite à surprendre le philosophe, toujours « en piste », dans la « patience de la pensée ». Plus proche de l’artiste qui peint que du savant qui théorise, sa démarche est « pathématique ». Elle relève d’un équilibre improbable entre mathématique (dont le sens premier est, jusqu’à Aristote, savoir) et pathétique, c’est-à-dire la capacité d’être affecté par le monde. Ni moyen ni technique, la philosophie n’est pas davantage un tissu d’affects ni de bons sentiments ni même de concepts intemporels ; elle est, selon Pigeart de Gurbert, faite de « patiments », qu’il définit comme des « états affectifs que la pensée subit en présence d’un donné qu’elle n’a pas elle-même produit, qui lui fait violence et qu’elle ne sait pas traiter ».

Pour le faire comprendre, l’auteur brosse deux séries de portraits de trois grands philosophes (Platon, Descartes, Hegel), dégageant leurs traits en termes successivement pathétiques et pathématiques. Maîtrisant bien chacune de ces trois œuvres, il en offre une recomposition qui donne lieu à quelques morceaux de bravoure. Le plus impressionnant est peut-être, à la lueur de Descartes, celui consacré à l’enfance, cet état dans lequel la pensée est entièrement ouverte à la « stupéfaction du réel ». Tel est le philosophe : ni un idiot enfermé dans sa propre pensée ; ni une chose posée dans le monde ; ni un animal voué à des opérations dont dépend instinctivement sa survie physique. Un être pour lequel l’urgence n’est pas tant d’interpréter ni de transformer le monde, mais d’abord d’en éprouver la puissance contradictoire et d’en tirer les moyens d’une « politique » qui soit autre chose que la foire aux vanités. Un enfant devenu grand ?

(1) Paru aux Éditions de Minuit, en 1991.

Stéphane Floccari